Je ne sais plus qui j’étais le mois dernier, je peine à suivre tous les cheminements de pensées qui me traversent ces derniers temps. Je pourrais retourner lire les archives de ce mois de mai, mais pourquoi ? C’est passé ; je ne me retourne plus, je suis déjà ailleurs. Je me souviens seulement de l’appartement où j’étais seule, merveilleusement seule, et où j’ai lu deux livres très vite parce que je devais les rendre, repartir, laisser les clés derrière moi et rentrer, je me souviens de cette urgence-là et de la solitude formidable qui y est liée. Toute une vie pétillante solitaire contenue en quelques jours sur Paris et les livres de Blanche formidablement militants.
Précisions sur ma notation
. 0.5 ⭐n’aurait pas dû être écrit
. 1 ⭐pas beaucoup mieux, mais il y a pire visiblement
. 1,5 ⭐pas terrible
. 2 ⭐Je n’ai pas aimé mais certaines choses sont à sauver
. 2,5 ⭐ impossible de trancher entre ça m’a plus et j’ai détesté, vide intersidéral
. 3 ⭐ pas mal, sans plus
. 3,5 ⭐bien, quelques réserves
. 4⭐ j’ai adoré
. 4,5 ⭐ presque parfait
. 5 ⭐ perle rare
En fin d’article, vous trouverez les auteurs par tags (plus facile de retrouver ainsi les autres livres lus).
Les titres sont cliquables, si vous souhaitez lire les résumés des ouvrages, ce que je ne dis pas.
Mai, 11 livres lus : 6 romans, 1 manga, 4 documents, 1 abandon
3 466 pages lues

Romans

Le secret de Jeanne – Sophie Astrabie
L’histoire transgénérationnelle aurait pu être prenante mais n’a pas fonctionné pour moi. L’écriture est froide et pauvre, un peu brouillonne, les personnages ne sont pas attachants. Le fil narratif est construit avec de grosses ficelles et des incohérences, et de fait on voit tout arriver. C’est dommage, le sujet était intéressant. Après, j’ai vu des livres pires que celui-ci, au moins il se lit facilement et même si j’ai souvent été agacée, je n’ai pas eu envie de l’abandonner, juste de le lire très vite.
Les carnets de l’apothicaire, tome 1 – Natsu Hyuuga
Bien que ce soit exactement le même déroulé, il est plus éclairant que les mangas (qui sont parfois un peu brouillons). J’ai apprécié me replonger dans l’histoire (même si j’ai trouvé agaçants les milliers de « bel eunuque » et de « charlatan » qui parsèment inutilement le récit parfois sur la même page, à se demander où a disparu le dictionnaire des synonymes). C’est rafraichissant, cozy sans aucun doute mais j’adore Mao Mao alors j’accepte ^^ J’ai conscience d’être sous l’effet ‘j’aime la série ».
Bémol : petit agacement sur le rappel constant (donc poussif) de la beauté surnaturelle de Jinshi et l’incompétence totale du médecin qui m’a fait me demander parfois si on me prenait pour une idiote sans cervelle
Tome 2
Ce roman est plus court que le premier, je le préfère aux mangas (malgré la qualité des dessins et la joie de les lire). Il y a plus de sérieux dans cette écriture, plus de finesse aussi. Même si Jinshi est très immature (ça gâche de temps à autre la lecture), mais il l’était déjà dans la version manga. Ça me parait plus visible ici, en tout cas, plus dérangeant aussi.
Tome 3
Beaucoup moins enthousiaste sur cette lecture qui sort de celles que j’avais lues en manga. Trop de nouveaux personnages, une écriture brouillonne, des réactions étranges (l’enlèvement ne semble pas la bouleverser) et un énorme problème de consentement à trois reprises (avec le poids hiérarchique en prime). Ce dernier point ne passe pas, c’est malsain. Je pensais lire la suite, mais je n’ai pas eu envie de reprendre, trop agacée.




Chavirer – Lola Lafon
Ce livre parle de viols, d’emprise, de pédophilie d’une manière complètement déstructurée. Le narrateur change sans cesse, ce qui donne un ensemble fouilli (il faut du temps pour comprendre les liens). La manière dont ça a été traité m’a laissé à la porte, j’ai mis du temps à le terminer. L’écriture est assez confuse dans sa construction, mais surtout très froide, journalistique : désagréable.
Avec Lola Lafon, soit j’adore, soit je déteste.
Mercy, Mary, Patty – Lola Lafon (abandonné)
Puisqu’on parle de roman détesté de l’autrice, en voici un. J’avais récupéré tous les livres en rayon à la médiathèque juste pour le plaisir, du coup je me suis lancée dans le « un livre sur deux ça rate ou fonctionne ». Ici, ça rate.
j’ai détesté le style. J’ai étouffé. Je cherchais l’air entre les mots, impression d’assister à une opération chirurgicale sur des phrases. L’autrice écrit son livre en me parlant directement par un « vous » désagréable qui prend toute la place, écrase l’histoire, m’a asphyxiée. Dans l’idée de mettre le récit à distance, c’est une réussite, c’est de nouveau un style très journalistique.
Page 9, le mot « invoquer » est utilisé à la place de « évoquer », un détail, mais un mot pour un autre ça a le don de m’agacer dans un livre.


Au point du jour – Aurélie Jeannin
L’écriture est fluide, belle, poétique (sur ce plan, seuls quelques rares passages concernant Diane sonnent faux). Le rythme est parfait, l’histoire bien construite : une jeune femme, Flo, se trouve prise dans les filets d’une vie emmurée, faite d’un quotidien de ménage et de repas (elle ne travaille plus). Mariée, sans enfants, elle voit son ancienne vie de militante être tuée lentement. Elle fuit, un soir, sans savoir où se rendre mais avec cette volonté de liberté profondément ancrée en elle. Elle va par hasard poser ses valises chez un homme pratiquant la chasse à courre en tant que piqueux.
Je craignais les descriptions de la chasse – je suis contre ces tueries. Mais s’il y en a, elles servent essentiellement de base à l’histoire, elles sont un décor. Les choses sont dites sans pour autant être un bain de sang.
Ce n’est pas là qu’est le problème, finalement, il arrive ailleurs ; tuerie il y a et ma sensibilité s’y est faite mal (mon passé, aussi, un écho). Je ne sais pas si la scène était en trop (pour ma sensibilité, oui c’est certain), mais ça a détruit la beauté que je voyais dans ce livre (arriver à me faire lire un bouquin sur la chasse, c’était joli). Je ressors de cette histoire marquée par un passage affreux, alors qu’il y a dans cet ouvrage tant de beauté, une telle liberté offerte, j’aurais aimé le conseiller les yeux fermés. D’une certaine manière je le fais par ces lignes, en avertissant d’un bémol, une presque fin sanglante. Mais l’écho lui, m’est personnel.
J’ai été happée par les lieux, les personnages. Je suis tombée dans des sentiments très humains, le respect, les contradictions, la violence, les fractures, la solidarité. L’amour. J’ai été conquise par l’écriture, profonde, sa fin inévitable très bien menée là aussi… Il mériterait sans doute une meilleure note que la mienne. Mais l’écho.
Le rez-de-chaussée au cordeau, Florence entreprit de s’occuper de l’étage : le lit, le linge dans la panière imitation bambou, la brosse à dents électrique qui traînait à côté d’un verre maculé de traces de dentifrice délayé d’eau, puis la couette à secouer, les oreillers à retaper et le tout à border serré parce que Brice adorait se glisser dans un lit fait, comme fraichement renouvelé.
Florence essaya de chantonner pour se donner de l’élan. Elle ne savait pas si elle aimait que tout soit au carré ou s’il y avait là une façon, la seule peut-être, de se rendre utile, à faire ce que l’autre ne sait pas faire, ne veut pas faire, ne fait pas.
Manga
Love Bullet, tome 1 – inee
Des cupidons sans arcs mais avec des flingues (ce n’était pas nécessaire, mais soit) tentent, par intérêt réel pour les couples formés ou par simple volonté d’engranger les missions, de faire tomber amoureux des êtres humains.
Il a énormément plu aux ado.es, complètement accro au dessin, au style et à l’histoire. En ce qui me concerne j’ai apprécié effectivement l’ensemble, sans que ce soit le même engouement. Le scénario est drôle et cruel, très original (voire franchement barré), mais un peu vide. Je me suis tout de même amusée, on verra si la suite me tombe entre les mains.

Documents

Et la joie de vivre – Gisèle Pelicot
Comment noter un tel témoignage ? Impossible. Le livre est bouleversant, dur. Je comprends le décalage déni/résilience, sans souvenirs il est difficile de s’approprier ce gouffre infernal, cela demande du temps (d’ailleurs on la sent plus concernée à la fin du livre, c’est-à-dire plus « présente »).
Je l’ai eu en version epub mal écrite, ça a gâché ma lecture (c’est rare mais parfois, les moyens détournés d’obtenir un livre ne sont pas le meilleur choix).
Un livre important, nécessaire, qui retranscrit aussi la colère (de ses enfants) toute autant légitime.
Quand tu écouteras cette chanson – Lola Lafon
Je crois que je préfère ces essais à ces romans, en tout cas ici c’est magnifique. L’autrice va passer une nuit dans l’annexe où a vécu Anne Franck avant d’être déportée sur dénonciation (on ne présente plus l’histoire).
Je me suis enfoncée dans la nuit avec elle, je l’ai écoutée forcer des silences, effleurer ses propres fantômes et j’en suis ressortie sur cette chanson, les larmes aux yeux. Un livre bouleversant, d’une rare délicatesse.


Le péril masculiniste – Sylvie Tenenbaum
L’un des livres que j’ai dû lire rapidement, appartenant à Blanche (il trainait sur sa table, aussi).
Si vous aimez les essais féministes, celui-ci est à lire absolument. Parfois glaçant, toujours passionnant, une fois la dernière page tournée il donne envie de trouver une grotte et d’y rester quelques jours (ou plus) pour respirer un bon coup. Ou d’être très en colère. Ou les deux. Au choix.
L’ouvrage est très complet, bien structuré, et paradoxalement des points auraient pu être davantage explorés. J’ai été un peu frustrée lors de certains passages tout en comprenant bien qu’il est impossible d’écrire sur un tel sujet en balayant absolument tous les recoins.
C’est une lecture qui sonne comme une prise de conscience/entrée en résistance. Il fait mal à plusieurs niveaux : il fait mal aux échos personnels, il fait mal à tous les coups reçus et ceux auxquels on a échappé par miracle, il fait mal à toutes les femmes tuées, il fait mal à l’humanité qui semble exister comme un mirage, il fait mal à l’avenir qui se profile. Et pourtant j’en savais la plus grande partie, j’avais déjà lu, j’avais déjà été confrontée à, je ne partais pas de très loin sur le sujet.
En 1810, selon l’article 324 du Code pénal, un homme avait le droit de tuer son épouse pour six raisons : adultère, impudicité, trahison, ivrognerie et débauche, dilapidation et vol, insubordination obstinée, impérieuse et méprisante.
Ce à quoi je rajoute que c’était valable jusqu’en 1975 (et que la femme qui tuait son mari n’était, elle, pas « excusée »). Personnellement, c’est passablement révoltée et le moral bien dans les chaussettes que j’ai pensé à La servante écarlate.
Je suis ressortie de ce livre un brin pessimiste, mais plus armée, aussi.
Comment survivre à votre fatigue de genre ?
– Vincent Patigniez
Un autre livre qui trainait sur sa table et que j’ai récupéré pour mon petit appart provisoire : je l’ai lu dans la soirée (114 pages, c’était jouable).
Il partait de deux points concernant les violences subies par les femmes et les minorités de genre :
. la fatigue de genre (légitime), à savoir une fatigue structurelle, des explications à répétition à donner, gérer les réactions inappropriées et hétéronormées, une lassitude sur les débats de genre, d’égalité de droits, de féminisme, soit une usure d’un système subi par les personnes concernées
. la Gender fatigue (légitimité questionnée), c’est-à-dire la lassitude d’entendre parler de féminisme, de genre, de devoir remettre en cause des certitudes, la peur de perdre des privilèges, qui renvoie à ce que ressentent des personnes non concernées (et donc privilégiées) et servirait souvent à faire taire les personnes en face.

Quelques témoignages parsèment l’ouvrage, particulièrement bien écrit, clair, concis. À lire, surtout si on se sent épuisé·e (ou avant de l’être).
Et cette citation, parce que « prenez soin de vous avant tout ».
On ne sait plus vivre ensemble. On ne s’autorise pas assez le fait de stopper le visionnage anxiogène des chaînes d’information en continu. On ne s’autorise pas assez le droit à la déconnexion : par crainte de manquer une information d’actualité importante, par culpabilité anticipée d’abandonner ses adelphes, ou encore par l’impression subie de fuir les luttes en cours…
Pourtant, savoir (se) déconnecter est essentiel pour retrouver le sens d’un espace public qui ne soit pas uniquement traversé par la peur, mais par une redéfinition des responsabilités partagées. Cette déconnexion est loin d’être une forme de retrait, mais davantage une condition d’autopréservation face aux fatigues produites par les résistances, souvent intenses.
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