Je ne sais plus quand est arrivée la canicule, mais elle était comme une bombe explosive sur les corps et la terre. Un jeudi (mais lequel) nous avons eu 40°C ; nous ne sommes qu’au mois de mai et l’été s’est installé, tuant les feuillages bien trop tôt, les ressuscitant à coup d’orages. La clim nous sauve, bien plus tôt que prévu, nous avions parlé d’été, celui qui se situe au milieu de l’année, pas avant. La facture va être salée. J’ai testé 25° dans la maison mais je ne me sentais pas très bien, j’ai trouvé un compromis à 24,5°. Dehors, elle goute dans un pot de fleurs que nous avons déplacé parce qu’elles souffraient jusque-là beaucoup de la chaleur, mouraient à l’ombre – peut-être qu’on meurt tous à l’ombre.
La clim nous offre l’illusion qu’on survivra.
Dehors, la vie s’affole. J’assiste à un accouplement de mésanges dans les fraisiers (!), à une course effrenée entre rougequeues à front blanc, un moineau curieux vient voir à la fenêtre ce qu’il se passe dans la maison, deux geckos se cognent dans la fenêtre, me faisant sursauter (l’un cherchait à échapper à l’autre). Je n’ai jamais le temps d’une photo. Celui-ci m’a laissé un quart de seconde pour appuyer, avant de retourner voir son amoureuse. Notre jardin, et celui de mes beau-parents proche de la maison, est le territoire de ce couple. La vie se fout royalement des limites des humains – on devrait prendre exemple.

Nous rentrons le 19 de Paris, le lendemain Kira nous demande, avec des si, des peut-être, des il est possible, est-ce que si, voilà, cela se précipitait un peu, nous pourrions, on ne sait pas, pourquoi pas, sait-on jamais, réfléchissons-y, accueillir Alouette le temps qu’elle trouve un travail. Rien de sûr. Disons qu’elle songe à se rapprocher. Le lendemain de ce lendemain la situation a glissé vers un ça se passe mal, est-ce que (si, si jamais, peut-être, si possible, pourrait-on envisager…) est-ce que nous pourrions l’accueuillir un peu plus tôt qu’hypothétiquement ? Le lendemain du lendemain du lendemain, ça a dérapé en insultes et mise à la porte, est-ce qu’on peut l’accueuillir dès qu’elle s’est organisée ?
Les oiseaux tombent des nids, en ce moment.
22
Je retourne chez la coiffeuse, qui fait un second passage (le premier a raté) dans mes cheveux pour que la vie soit un peu plus rouge bordeaux – il faut bien ça pour se sentir bien. Elle me dit avec un sourire « parfois se teindre les cheveux, ça fait changer de personnalité, comme une mise en confiance ».
J’avais tellement envie de lui dire qu’en ce moment, je change de personnalité tous les jours.
Je les aime à la sortie de la douche, bouclés et indisciplinés, le lendemain toujours bouclés et indisciplinés. Et puis ensuite, ils s’aplatissent s’affadissent, auraient besoin d’eau – mes cheveux sont des plantes.
23
Je croise Valérie et je n’ose pas lui dire qu’elle a une tête épuisée, que ça n’a pas l’air d’aller. Il y a en elle quelque chose de décalé, d’épuisé. De fil en aiguille elle m’explique la mort d’un proche et je saisis mieux les vagues que je perçois, l’absence d’elle. Elle me dit comme les lignes ont bougé, depuis, qu’elle revoit ses priorités, et je sais tellement de quoi elle parle.
La conversation dévie et parce que cela s’y prête, je lui parle des filles (je m’en doutais, elle avait compris toute seule). Elle m’explique qu’à la médiathèque, ils sont tous safe mais que ça coince plus haut, qu’ils se battent pour garder ce lieu LGBT friendly. Elle ne m’en dit pas plus, mais ça a l’air moche. Elle ajoute « vous devriez faire le changement des prénoms sur vos cartes rapidement, avant que ça ne pose un souci » et je ne la remercierai jamais assez. Jusqu’ici nous n’osions pas ; la crainte des conséquences que cela peut entrainer vous n’imaginez pas. Elle me pointe du doigt un collègue (que j’apprécie déjà beaucoup), me dit de lui demander à lui et je le fais immédiatement. C’est avec un énorme sourire qu’il me dit « mais oui bien sûr », sans papiers, sans carte d’identité, juste comme ça. À l’intérieur, je saute dans tous les sens. Je l’apporte à Chouette sans rien lui dire, je lui mets la carte sous les yeux et son regard s’illumine, ce sont des étoiles éblouissantes. À la maison, je réitère avec Kira qui explose de joie et tout ça, ça n’a pas de prix.
Tout bouge, en ce moment.
Kira se lance seule dans le rangement de sa chambre, ce que je ne suis jamais arrivée à lui faire faire sans heurts et avec moi. Elle range et trie et jette jusqu’à saturation-difficulté (par quel bout continuer) et me demande de l’aide. Je ne fais donc plus que ça, à mon tour ; elle et moi pour redonner un espace à la pièce.
Ça bouge tellement nos lignes, ça nous fait des frais imprévus. On en profite pour changer un matelas pourri par les années et je ne reconnais plus ma fille, soudainement capable (avec effondrement tardif, c’est à dire une fois rentrés) de tester trois magasins et des milliers de matelas, pour enchainer par un passage en grande surface pour acheter des citrrons en vue d’une tarte pour accueuillir sa copine (refus de sa part de le faire lundi, la peur qu’ils manquent). L’amour, ça donne des ailes qu’il faut surveiller pour qu’elles n’aillent pas trop loin. Deux jours qu’on nettoie, trie, range, déplace sa chambre, qu’on achète de quoi accueuillir la miss. Si la joie domine, la fatigue également.
24
Au petit matin nous parlons de R., de tout ce qui a raté, de tout ce à côté de quoi je suis passée, de la drague que je n’ai pas vue dès que j’étais seule avec lui, du jour où il a essayé de l’embrasser, de toutes les fois où il m’a écrasée, du secret dévoilé très tard et a tué en moi beaucoup trop de vie.
C’est là que je réalise que, au-delà du fait qu’il a tenté de sortir avec moi (alors que j’étais en couple), puis LeChat, puis de briser notre couple (comme un enfant qui ne sait pas ce qu’il veut mais le veut malgré tout), il m’a évincée de sa vie chaque fois qu’il a lui-même été en couple, pour y revenir chaque fois qu’il ne l’était plus. Comportement malsain s’il en est. Blanche, à qui j’en parle, me répond « mais tu l’avais déjà vu, ça » et je n’en ai aucun souvenir. Si je dois faire plusieurs fois le même travail, la vie va être pénible.
Je résous le problème du fil RSS des et des commentaires comme on répare maladroitement avec une rustine trouvée au fond de sa cave ; le travail n’est ni fait ni à faire, aurait dit ma grand-mère. Ma solution fonctionne tant que je pense à vider le trop-plein après chaque article posté, j’écope, c’est exactement ça, j’écope. Il semble que mon blog, lui aussi, à beaucoup à dire et nulle part où le mettre.
La chambre est prête pour mardi mais la maison est toujours crade (d’accord, pas crade ; elle a été nettoyée de fond en comble il y a deux semaines ; mais tout de même). Comme il ne reste plus beaucoup de temps et qu’on a beaucoup de choses à faire, comme des étagères dans ladite chambre pour déplacer des livres et offrir un meuble de rangement à Alourette, c’est donc de manière totalement contreproductive que j’accepte l’installation d’un essaim sous le toit (ça nous prend bien une heure de notre temps, plus celui de surveillance active ensuite, puis ensuite de remonter pour fermer l’ouverture de la planche). Nous n’en avions pas réintroduit depuis la mort du précédent à la fin d’un hiver il y a quelques années (9 mai 2023, j’ai retrouvé), et depuis des éclaireuses sont passées sans s’installer.
J’espère qu’elles vont rester. Les précédentes ayant beaucoup construit et étant actuellement en début de saison, tout est là pour que leur installation se passe bien. Je croise fort.
Et elles restent.





26
Un mulot est arrivé par la chatière, entre les dents de Corail qui a foncé droit vers la salle de bain – son espace préféré pour commettre des meurtres. La porte étant heureusement fermée, j’ai attrapé le chat (qui s’est étonnamment laissée faire) et me suis dirigée vers la porte d’entée que je ne pouvais du coup pas ouvrir. Le temps que Chouette arrive, Corail a lâché la petite bête qui, de terreur, a commencé à grimper le long de ma jambe. N’ayant ce jour-là qu’un simple short, elle n’est pas allée plus loin que la chaussette, à laquelle elle s’est accroché de toutes ses forces pendant que Corail fouillait le sol à sa recherche. J’ai pu doucement l’attraper et la garder dans mes mains, dans le jardin, le temps qu’elle s’apaise, trente minutes. Elle est partie très lentement, un pas tremblant après l’autre, et je l’ai perdue dans les hautes herbes, traumatisée.
Je croise pour qu’elle ne soit pas retrouvée.


L’amoureuse est arrivée en pleine canicule, gênée d’être là, toute maigre, avec sa grande valise et ses deux sacs. J’ai compris la phrase de LeChat, tu peux lui faire confiance, j’ai compris au premier regard. Petit animal recroquevillé complètement inoffensif, il est écrit sur toute sa peau les traumatismes et la souffrance. Le soir, elle mange à peine, repliée en un dos arrondi sur son assiette dont les yeux ne se lèvent pas.
27
LeChat m’a dit « le monde a tellement de chance que tu existes » il m’a touchée droit au cœur. Je pense tout de même qu’il s’est trompé, l’amour fait ça, se tromper trébucher mal dire ; à part lui, le monde ne sait rien de mon existence, et je ne suis pas si formidable, je toucherais l’autre, sinon – l’évidence. Je mangerais des tartes au citron autour de tasses de thé et je referai le monde au moins une fois par mois. J’existerais dans des regards échangés.
Il n’y a rien parce que l’autisme – je crois, l’autisme, peut-être que je me cache derrière.
Ma mère m’avait dit un matin que j’étais restée en pyjama (et que j’étais encore joyeusement célibataire, vu la suite j’aurais dû le rester) « si tu ne t’apprêtes pas mieux que ça, tu garderas jamais un homme » et je peux jurer aujourd’hui que c’est faux, même avec des cernes épouvantables de douleur et manque de sommeil, et alors que je ressemble de plus en plus à ma mère et grand-mère et que je suis laide sur pratiquement toutes les photos, cet homme me trouve belle. En plus de se trouver chanceux.
Je suis celle qui a de la chance.

Elle a la discrétion de l’alouette. Elle enchaine les silences dans des phrases qu’elle commence, comme gênée de dire, de poser un passé chaotique sans doute, s’arrête comme au bord d’un gouffre. Elle emmêle les mots au vide et j’écoute ce qu’elle ne dit pas. J’en tire une histoire supposée, j’attends. L’histoire supposée est déjà affreuse, je me sens moyennement prête pour la réelle…
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C’est un mois où je fatigue d’être. Je m’aperçois que j’oublie, et je ne sais pas ce que ça dit de moi ou de mes relations, mais j’oublie le nom d’une personne que j’aime pourtant mais qui m’échappe, s’échappe peut-être sans doute sûrement de ma réalité, et quoi de mieux finalement que de le symboliser par ce nom disparu étonnamment de ma mémoire. D’une certaine manière je suis cohérente, triste mais cohérente. Fatiguée, surtout. De ne pouvoir me raccrocher nulle part. Je me retrouve ironiquement pilier de la maisonnée, j’écoute des phrases horribles qui trouvent des fins là où elles ne faisaient que s’entamer il y a peu, je suis l’adulte capable, mais de quoi ? J’ai repris Alouette, qui disait avoir « avoué » sa transidentité à sa famille (tu veux avouer quoi dis-moi, quelle est ta faute ?), je l’entends depuis prononcer ce mot et se reprendre d’elle-même, mais elle a trop en elle en souffrance, je ne suis pas psy, je rate des marches dans ce qu’il faudrait qu’elle entende lorsqu’elle parle. Je rate des marches pour moi, aussi, finis par tomber via un shutdown que je ne sais plus cerner. D’être cinq ? De parler davantage ? De me sentir seule ? De faire plus de machines ? De repas ? Elles aident, mais si elles aident elles parlent, parfois c’est plus simple de faire seule et de rester dans le silence.
Le soir le nom me revient, ajoutant bizarrement de l’absence. Je regarde vaguement du côté de A. dont le silence s’inscrit de plus en plus dans un grand écart malgré ses mots à Noël assurant le contraire, et j’en conclus que je ne garde personne, que je ne rattrape personne non plus À qui je vais raconter, alors.
Comme je fatigue.
Ou. Comme j’ai peur.
Je fatigue des odeurs nouvelles, des phrases inachevées dont certaines trouvent un chemin, de la lourdeur de ce qui sort et ne sort pas, des voix en continue que je contre avec le casque que je dois porter en permanence désormais, de mon corps qui tombe, des personnes qui s’en vont et des personnes qui ne viendront pas et des personnes que je ne retiens pas, de la pagaille sur mon bureau, des larmes qui coulent, de moi recroquvillée sous oxygène sur le canapé, du dessin raté, de mes lectures, du colis qui n’arrive pas, de celui qui arrive et qu’il faut ouvrir, des courriers administratifs chronophages parce que 18 ans ça fait ça, de la banque où il faut lui faire signer une procuration (avec une pensée pour le fiasco chez Blanche et le soulagement ici), de la chaleur écrasante, je fatigue fatigue fatigue et je continue d’écouter une jeune femme qui se déplie sous nos yeux et mange bien mieux qu’à son arrivée.
Je vais mettre cinq jours à comprendre que c’est ma semaine SPM.
Du coup je me demande si mes downs-dépression ne seraient pas cyliques.
Vu qu’ensuite, je suis remontée.
49 ans, se posent enfin les bonnes questions.
Parce que j’y pense, j’arrose des plantes qui auraient eu besoin avant hier et appellent à l’aide.
Je les noie.
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- . Mylène Farmer sort un nouveau titre, que je trouve assez banale dans les paroles que je n’ai pas trop cherché à décrypter, la musique est sympa sans être folle, et c’est donc tout naturellement que je l’écoute en boucle. Le plaisir d’entendre sa voix, je crois. Parfois je suis un peu groupie.
- Je me rappelle soudain qu’il y a ce film, Dalloway, je m’étais mis une note mentale pour le regarder (ou l’écouter, j’assume être une groupie, ah ah) et je me lance en m’attendant à un navet. Je ne sais pas pourquoi, le navet. J’apprécie rarement les productions françaises (souvent mal jouées), je crois que c’est seulement ça qui m’a persuadée que ce serait raté. Les notes sur Allociné ne sont pas bonnes, ceci dit, mais je ne les avais pas lues.
Et je me retrouve surprise par la qualité du film pourtant pas incontournable, que Cécile de France porte à elle seule (mais qui fronce un peu trop les sourcils comme réponse émotionnelle). J’ai apprécié la voix off de la chanteuse c’est certain (d’accord, j’ai adoré), mais les acteurs sont surtout bien dirigés malgré un scénario assez pauvre, attendu, qui aborde un peu trop de thèmes sans les approfondir : réchauffement climatique, épidémie qui rappelle méchamment le covid, IA, création d’art par IA, deuil, surveillance d’état, contrôles abusifs, problèmes psy et médicaments là pour te faire douter (vu et revu), le complot, le personnage là pour aiguiller notre protagoniste vers le soupçon (tellement pas logique, forcé, trop rapide). Aucune finesse dans le scénario, mais pire, il n’apporte pas de réponse aux questions que nous pouvons nous poser, tel le suicide de ce jeune. Le titre n’offre pas davantage de finesse que ce qu’il dit. Le nom de l’IA est emprunté à Virginia Woolf, dont l’héroïne écrit ou tente d’écrire la vie le suicide les écrits, tout est lié avec de gros sabots.
J’ai cependant apprécié ma soirée. Pour un film français, sur un tel sujet, le défi est relevé. Le film ne révolutionne pas le genre, n’est même pas subtil, mais se laisse regarder. Prévisible, mais efficace. Il est simplement en retard d’une petite vingtaine d’années, il aurait été beau en 2005. J’ai aimé particulièrement la fin, très exactement ses dernières secondes : mon passage préféré – il faut croire que dans la vie, j’aime l’effondrement.


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