13 à 15 mai – Pêle-mêle
Nous fêtons avec plusieurs jours d’avance dix-huit ans d’existence, nous fêtons également nos derniers jours ensemble, avant l’âge adulte, avant ce qui va devenir « autre chose ». Mais on ne sait jamais ces choses-là. Ni les dernières fois, ni les basculements, il n’y a rien qui dit « après c’est terminé », on ne sait pas avant qu’elle arrive pour nous, cette dernière joie d’enfant-parents, que ça grandit d’un coup, ensuite. Avant de partir, nous avançons pêle-mêle sur la table une tarte au citron, les couleurs d’un drapeau, la fumée des bougies, des emballages en tissu, des cadeaux, un câlin, de l’argent pour le voyage de Kira vers Kira, des valises bleues, des vêtements de demi-saison parce que Paris vit son printemps à moitié, une mangeoire pour oiseau, un gecko dans un bocal d’alcool, une musaraigne, des ailes de papillon, une abeille, des livres, ma liseuse, nos casques, mon carnet créatif, un crayon et une gomme. Toute une vie.



À Paris, j’avance avec délicatesse ce qui me travaille depuis quelques jours semaines, je lui dis les mots t’échappent, le cancer les a montrés du doigt et nous n’avons rien vu toutes ces années. Elle marque un arrêt, entend. Je ne sais pas ce qu’elle en fera, sinon cette phrase de compréhension soudaine quelques heures plus tard, je les perds sur le départ. Nous ne savons pas ce qu’ils cachent, ni les départs ni les mots. Ils se perdent dans le quand, nous sommes perdues dans le pourquoi. Ou le pour qui.
Dans nos deux assiettes, le cake à l’orange a développé de très jolis filaments noirs sur le dessus. Lorsque je le signale à Blanche elle soupçonne les graines d’avoir déteint, ce n’est rien, juste une couleur un peu trainée, mais je lui dis, l’odeur regarde l’odeur, puisque le regard trompe. Elle fronce le nez, acquiesce, ne se résout pas à le signaler à la tenancière, est-ce qu’on peut dire d’un si joli cake qu’il a moisi au regard posé sur lui. Nous sommes là, avec nos assiettes et ce cake immangeable et l’enfant en moi qui se révolte – ça lui rappelle des souvenirs, ça lui rappelle le petit frigo et ses repas aux filaments colorés que la mère ne se résolvait pas à jeter parce que tout de même ça avait été préparé, ça lui rappelle et ça lui révolte l’estomac. Je respire et je descends l’étage avec les deux assiettes, j’expose tout bas la situation et c’est elle qui est gênée, maintenant. Elle me propose autre chose, je n’arrive pas à lui dire que je suis malade de l’odeur.
Nous dessinons dans le tumulte et je m’achète du thé de luxe, avec l’avance de ceux qui ont peur de manquer.

Le lendemain matin, LeChat rencontre Alouette à peine une minute, laisse les deux Kira ensemble pour leur journée. D’elle, il me dit seulement, tu peux avoir confiance, et je lui fais confiance. Nous passons notre journée tous les trois, le téléphone proche si besoin mais sans tension, à fêter son anniversaire à lui, dans les rues de Paris. Nous déambulons d’une œuvre de rue à une autre, charmés. Juste une pensée parfois qui s’interroge, est-ce que tout va bien, une pensée qui flotte sans être intrusive.
Je ne sais pas ce qui est lié de ce qui se joue là-bas, ou de ce qui m’appartient pleinement, mais je n’arrive plus à marcher. Sous les deux pieds, au niveau des métatarses, une douleur intenable. Et puis l’articulation du pouce se bloque, celui qu’enfant j’avais tordu déplacé. Jamais vraiment remis, cet orteil m’empêche souvent les mouvements lorsqu’il fait froid. Et ce jour, il ne fait pas froid. Dans nos déambulations, de bancs en bancs, nous croisons un Décathlon dans lequel je m’engouffre. Je mets cinq minutes à trouver ce qu’il me faut, des chaussures légères, puis des chaussettes fines hors de prix qui tiennent les chevilles droites, et je me remets à marcher dans les dix minutes, sans douleurs ou en tout cas rapidement endurables sans boiter (le lendemain, il n’y aura plus trace de). Je trouve une poubelle dans laquelle j’oublie mes chaussures – je les avais depuis un an, sans problème. J’avais eu quelques soucis avec juste avant de partir, pourtant je ne me suis pas méfiée – j’aurais dû.

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La question est aussi vaste qu’un océan.
Le soir Kira m’appelle, elle ne sait pas comment revenir à notre point de rendez-vous. Sa voix est calme, épuisée par sa journée ; elle n’a pas le stress de la perte de repères, ni celui d’être en retard sur ce que nous avions fixé, il y a en elle cette certitude que nous allons la retrouver et une détresse exacerbée par l’adolescence : quand est-ce que je vais pouvoir la revoir ?




















Prayer – Reinhardt Buhr
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