Samedi 16 décembre, 22h.
Sur la route, soudain, en plein milieu, un sanglier écrasé et un renard qui semblait minuscule. Il a évité le tout, et moi j’ai perdu pied. Craquage, la chose de trop. Il s’est finalement arrêté pour tenter de me calmer, et nous avons fait demi-tour. Pour gérer le sanglier, le renard, voir ce qu’on pouvait faire, ne pas laisser tout ça comme ça, risquer un accident à une voiture.
Il n’a pas retrouvé de suite l’endroit, il est allé un peu trop vite, le sanglier mort est arrivé d’un coup et le temps de freiner, quelques mètres plus loin le renard traversait sous nos roues.
L’injustice. L’horrible, affreuse, moche . injustice.
Et ce bruit, chaque fois, qui se rejoue dans ma tête.
C’est en état de choc que nous avons géré.
Ce n’était pas un bébé renard, mais un jeune adulte venu manger sur le sanglier… Complètement inapte à réagir normalement, j’ai eu un geste vers l’animal pour le toucher, l’apaiser et mon mari m’en a heureusement empêché. Je ne faisais plus que pleurer et trembler. Et puis il a dit, mais si ça avait été un enfant, un humain, j’aurais roulé moins vite… il s’en voulait terriblement. Il me semble, la phrase s’est imprimée en moi…
Une voiture s’est arrêtée, nous a aidé avec le sanglier pour le mettre sur le bas-côté. Le renard me regardait droit dans les yeux, magnifique, sublime, attentif à nos gestes et puis il s’est trainé à l’opposé, a descendu une petite pente et il est resté là, dans les herbes, caché.
Nous sommes repartis, je pleurais toujours, je ne m’arrêtais plus, il y avait le renard, ma mère, l’enterrement, ma famille lamentable, la perte-deuil de ma tante-maman d’adoption, il y avait tellement trop, j’ai pleuré mille années en une soirée.
De retour chez nous, mon mari voulait repartir aider le renard, mais que pouvions-nous faire ? La clinique animale est fermée la nuit. J’ai réussi à l’empêcher de reprendre la voiture, avec cette fatigue-épuisement dangereuse pour lui cette fois.
Nous avons calculé pour arriver le lendemain à l’ouverture de la clinique, sans certitude de le retrouver.
Dimanche 17
Nous nous sommes levés avant le soleil et nous avons repris la route avec une aube balbutiante, dans l’autre sens ; quarante minutes pour être sur les lieux. Nous avions emporté un grand carton et une couette. Nous l’avons retrouvé au même endroit, bien en vie, le regard toujours aussi vif et aucune blessure apparente sinon ses deux pattes sans doute cassées. Il a tenté de s’échapper mais quelle chance avait-il ? Il l’a attrapé doucement, la couette sur lui pour l’apaiser, et on a fait la route dans l’autre sens, nous sommes passés proche de chez nous et on a continué encore, vers la clinique vétérinaire pour animaux sauvages. Une heure trente au total, avec un arrêt pour vérifier que ça allait pour lui, dans le coffre, avec sa couette, qu’il ne s’étouffe pas ; mais il allait bien, il était si calme il s’était même endormi.
Majestueux, un renard. Ce regard… c’est incroyable, ce regard… bouleversant…
La clinique était ouverte depuis dix minutes lorsque nous sommes arrivés, la vétérinaire ne serait là que l’après-midi. Ils ont fait les premiers soins, avec nous postés dans un coin, soins compliqués par la panique du renard qui s’est débattu. Un bénévole, portant des gants en cuir pour rapace, s’est malgré tout fait mordre jusqu’au sang, les dents ont traversé et ne lâchaient plus, yeux dans les yeux l’animal le mettait au défi de retirer sa main. L’instant était impressionnant.
Ils ont finalement pu lui poser une attelle et un cathéter pour le réhydrater, confirmant les deux pattes cassées, ainsi qu’une troisième. Le jeune est parti se faire recoudre la main, et nous sommes rentrés, un peu rassurés que le renard soit pris en charge.
Lorsque nous avons demandé de ses nouvelles, le renard était devenu une renarde et elle était morte trente minutes après notre départ. Ses blessures, internes, étaient trop importantes.
Je peine à me remettre. Je garde une tristesse infinie.
Certains penseront, diront, que ce n’est qu’un animal.
C’était une vie. Aussi importante que la nôtre. Aussi importante qu’un papillon ou l’énorme femelle Zoropsis Spinimana (araignée Nosferatu) qu’on vient de réussir à mettre dehors en douceur – après deux heures passées à discuter, tergiverser, calculer, manipuler avec un long pinceau pour qu’elle accepte de descendre dans le vase carré.
Nous sommes tous importants, individuellement.
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J’aurais tellement aimé une fin plus heureuse. Je t’envoie toutes mes pensées, et puis, merci, aussi, pour ce partage infiniment douloureux, et infiniment beau dans sa clarté et le soulagement de l’écriture.
J’aurais tellement aimé aussi. Difficile d’admettre l’absurdité de ce qu’il s’est passé, son manque de sens. Les ‘pourquoi’ continuent de voler sous mes yeux, bien que moins fort. Autant j’arrive à mettre un sens à beaucoup de choses (à en tirer des leçons, à grandir) autant là… rien – sinon qu’il me faut écrire, encore et encore.