Il frappe à la fenêtre, c’est comme ça qu’il vient toujours, à la fenêtre. Il frappe, j’ouvre et il n’entre pas, c’est aussi souvent comme ça qu’il vient mais ne vient pas, et que je me retrouve dehors à avoir froid ou à avoir chaud, selon la saison. Je pourrais laisser la porte-fenêtre ouverte mais alors la température s’échapperait et les moustiques rentreraient, c’est détestable et je sors pour refermer.
Mon beau-père me dit que nos fèves (sur leur terrain) doivent être ramassées en urgence, que ce n’est pas négociable. Il dit ce mot, ce n’est pas négociable. J’ai tenté un « LeChat rentre dimanche soir et pourra s’en occuper lundi », mais non, c’est urgent, il ajoute que ce n’est pas si compliqué quand même, il n’y a pas tant et c’est faisable, en cinq minutes c’est fait, sinon elles vont se perdre.
Je le prends mal mais je ne dis rien.
Je ne dis jamais rien. Je suis nulle à ce jeu. Mais il vient de balayer mes capacités de manière validiste. Je sais que j’ai une tête épouvantable due à la fatigue (les heures de code et d’échecs sur ce foutu RSS cassé m’ont laminée) et que le jardin est une mauvaise idée pour mes cervicales. Je le sais mais je ne veux pas perdre les fèves, en cinq minutes ça sera plié il a raison, je capitule. Je respire et j’appelle Kira pour qu’on le fasse ensemble, j’ai la pensée que je devrais bien pouvoir y arriver en effet, ce n’est rien de ramasser des fèves. C’est plus facile que des haricots, on les voit bien, il n’y a pratiquement rien à faire, ils sont énormes, inratables.
Je n’ai pas ramassé trois gousses que la douleur me glace le dos : la colonne vertébrale. Je continue parce que j’y suis, parce que je n’ai pas envie de discuter avec lui, parce que je ne comprends pas, en fait, cette aptitude à me fracasser plutôt que m’écouter. Je ne sais vraiment pas ce qui fait continuer un geste qu’on sait problématique et crée une douleur insupportable. Je finis tout de même par seulement indiquer à Kira ceux qu’elle n’a pas vus et je pleure à l’intérieur. J’ai massacré un mois d’exercices en deux minutes, la colonne et les cervicales me font souffrir atrocement — la nuit qui suit n’est pas bonne. Les jours suivant non plus ; je mettrai une semaine à retrouver une colonne vertébrale potable et deux pour les cervicales.
Mais surtout, maintenant, j’ai inscrit en moi à quel point je suis nullissime de ne même pas arriver à ramasser des fèves « pas si compliqué quand même ». Qu’est-ce qu’on fait d’un corps même pas capable de ramasser des fèves.
Je suis incapable. De tout.
Et ça me lamine.
J’ai pleuré de ma bêtise, pleuré de la douleur, pleuré de colère, aussi.
J’ai envoyé le message qu’il devrait s’abstenir à l’avenir, mais le mal est fait.
Il m’aura fallu deux semaines pour m’en remettre et réécrire l’histoire.
Me souvenir que je n’ai pas à me laisser valider-invalider.
Que je suis comme je suis.
Surtout, que je sais mieux que l’autre ce que je peux ou non.
Reste que parfois, le deuil est difficile.
Reste que parfois, je voudrais être capable et que ne pas l’être est difficile.
Reste. Que. C’est. Difficile. Le regard de l’autre.
Évitez de dire à quelqu’un ce qu’il peut et ne peut pas faire.
Vous n’êtes pas à sa place.


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Mais oui
C’est quoi cette manie qu’on a de serrer les dents pour des trucs bêtes…
Ce goût de « tu dois finir ce que tu as commencé » aussi. Complètement bête comme principe selon les cas de figure…
« Surtout, que je sais mieux que l’autre ce que je peux ou non ». Mais c’est parfois tellement difficile de dire non, justement parce que l’autre nous fait comprendre que ce n’est pas si difficile/pas si compliqué. On se perd pour l’autre.
C’est terrible de lire qu’il a suffit de si peu de temps pour mettre à mal tout ce que tu as fait pour reprendre la main sur ton corps et tes souffrances.
Douce fin de semaine et merci pour ce précieux rappel.