Dimanche 22
Je suis assise dans le canapĂ© Ă lire lorsque m’assaille l’angoisse, angoisse qui est bien plus que cela, tellement plus. J’entends les tĂ©nĂšbres se frayer un chemin, j’entends la noirceur me dĂ©vorer de l’intĂ©rieur pendant qu’elle se soulĂšve pour m’atteindre. Un tsunami de larmes menace de dĂ©ferler, je ne tente mĂȘme pas de retenir pourtant il y a quelque part des chaines encore et l’ensemble se tient comme Ă distance et pourtant au bord ; je ne savais pas qu’on pouvait attacher de l’eau avec des mailles de fer. J’imagine qu’il faut le voir comme un barrage de bĂ©ton en train de se fissurer
â j’Ă©vacue comment la vallĂ©e â
aucune échappatoire évidement, toi, tu sais.
Je n’ai pas identifiĂ© qu’elle est la porte entrouverte qui menace de cĂ©der malgrĂ© tout le poids que je mets contre elle, pour que seul un filet s’Ă©chappe en douceur. Je ne sais pas parce que je ne manque pas de portes qui ferait mieux de rester fermĂ©es ou d’y aller doucement. L’idĂ©e me vient que je vais me faire tuer. Est-ce qu’on peut mourir sous le passĂ© ? Est-ce qu’on peut mourir d’ĂȘtre survivant.
La derniĂšre fois que cela m’est arrivĂ© je savais qu’elle porte s’Ă©tait ouverte, je savais d’oĂč venait le dĂ©ferlement d’Ă©motions et l’horreur qui me balayait. J’avais dĂ©mĂȘlĂ© en Ă©crivant (toujours cette facilitĂ© Ă remonter les souvenirs Ă l’Ă©crit) un fait Ă©pouvantable, je me souviens comme c’est venu de sa mĂšre qui savait, comme j’avais laissĂ© les mots s’Ă©crire seuls et mis Ă jour qu’elle savait. D’autres lui avaient dit (je l’ai su), je pleurais tous les soirs, tout l’immeuble m’entendait et peut-ĂȘtre qu’elle-mĂȘme depuis son quatriĂšme, m’entendait. Et ses mots qui se dĂ©versaient sur le blanc de la page, je les ai attrapĂ© comme une brique t’enfonce sous l’eau alors que tu as encore de l’air. Tout va bien et rien ne va. J’avais les informations brutes, dĂ©versĂ©es sans aucune Ă©motion, j’avais Ă©tĂ© brisĂ©e chaque nuit des cinq ans et demi passĂ©s ensemble, en partie sous les oreilles de sa mĂšre. Je savais que j’allais me le prendre Ă un moment, je ne pouvais pas rester dans le factuel, froidement Ă distance. Pas de surprise donc lorsque c’est arrivĂ© Ă la suite d’un choc autre (minime, mais dĂ©vastateur). Dix ans ont passĂ© et je doute qu’il s’agisse d’un anniversaire. Je vois bien que quelque chose s’est bloquĂ© en moi alors peut-ĂȘtre il ne s’agit que de cela, de ce que j’ai enfermĂ© avec l’antidĂ©presseur et qui ne s’est jamais libĂ©rĂ© depuis. Ce qui devrait donc inclure ma mĂšre et la maltraitance remontĂ©e Ă sa mort, les annĂ©es avec S. et ce qu’il s’est passĂ© avec R.
Tous les quatre, on ne va pas s’ennuyer.
J’ai peur.
J’y ai dĂ©jĂ survĂ©cu, pourtant j’ai peur.
Je me souviens des vagues, de ce dĂ©ferlement par Ă -coup qui m’a fait hurler durant des heures, des appels que j’ai tentĂ© aux amis sans succĂšs, de l’appel Ă l’aide que j’ai rĂ©ussi Ă poser sur l’oiseau bleu et de Mouna que j’ai pu appeler au bout d’un temps infini, entre deux vagues, des cris qu’elle a rĂ©ceptionnĂ©s pendant qu’elle me parlait doucement et des larmes qui n’en finissait plus de me noyer avec les images qui se bousculaient les unes dans les autres â le barrage avait cĂ©dĂ©. et je ne devais surtout pas rester seule. Je me souviens des enfants terrifiĂ©es dans leur chambre, de R. qui ne m’a jamais rappelĂ© (il m’a dit n’avoir jamais rien reçu, mais il Ă©tait mauvais en Ă©motions Ă gĂ©rer, alors), de LeChat qui a tentĂ© d’expliquer et d’apaiser par tĂ©lĂ©phone les enfants avec sa collĂšgue Ă ses cĂŽtĂ©s, collĂšgue que ça a Ă©mu balayĂ© parce qu’elle avait ses propres problĂšmes sans doute similaires, et moi au sol qui tremblait pleurait hurlait.
J’ai survĂ©cu. Ă la prise de conscience de ce qui m’Ă©tait arrivĂ©, et Ă ce qui m’Ă©tait arrivĂ©. Il m’a fallu onze ans aprĂšs sa mort auxquelles ajouter les presque six annĂ©es Ă le vivre, pour que je comprenne ce qu’il m’avait fait et que je m’en relĂšve.
J’ai encaissĂ©, finalement. J’en ai gardĂ© une fragilitĂ© terrible. Il y a eu la dĂ©flagration avec R. ensuite, qui n’a jamais vu oĂč Ă©tait le problĂšme dans sa maniĂšre de me traiter mais qui a soulevĂ© les Ă©chos de S. qui n’Ă©taient pas soignĂ©s. J’ai arrĂȘtĂ© les dĂ©gĂąts avec un antidĂ©presseur, je pleurais toute la journĂ©e et je regardais les voitures d’un peu trop prĂšs.
Si c’est cela, alors j’ai fait une grosse erreur en prenant le tueur d’Ă©motions. Il valait mieux pleurer toute la journĂ©e et frĂŽler quelques fenĂȘtres, qu’affronter en une seule fois ce qui m’attend lĂ . Double erreur je suppose, la prise de l’antidĂ©presseur ou sa prise sans accompagnement psy, ou les deux. Ă ma dĂ©charge, aucun des quatre mĂ©decins qui se sont succĂ©dĂ© dans la prescription qui a durĂ© quatre ans, n’a abordĂ© le sujet. Et comme de mon cĂŽtĂ© j’ai un blocage dans la dĂ©marche…
Alors. Et maintenant.
Il y a donc. Cette porte. Qui tient le tout fermĂ©, ça ne demande qu’Ă dĂ©valer la pente. Le champ de ruine se pointe et je suis incapable d’empĂȘcher l’effondrement.
Comme si ĂȘtre en vie, ça ne suffisait pas. Pourquoi est-ce que ça ne suffit pas ? Je ne peux donc pas me contenter de tout ce que j’ai dĂ©blayĂ© annĂ©es aprĂšs annĂ©es, de tout ce que j’ai avancĂ©, de tous les traumas dĂ©passĂ©s, je ne peux pas juste dire merde ça suffit ? Ce n’est pas comme s’il n’y avait pas plus urgent, je veux dire, on va tous crever dans ce dĂ©rĂšglement climatique savamment orchestrĂ©, je veux dire, vraiment crever. Et moi je gĂšre un maelström Ă©motionnel Ă la noix, qui devrait depuis longtemps ĂȘtre dĂ©passĂ©, au lieu d’avancer sur comment on va peut-ĂȘtre tenter de survivre malgrĂ© les imbĂ©ciles au pouvoir. Mais non. Les Ă©motions, hein. Et les traumas.
Je sens bien que j’ai exactement cernĂ© ce qui me fonce dessus, finalement, qu’il ne s’agit que de ça, ce qui a Ă©tĂ© bloquĂ© me revient en pleine tĂȘte. DiffĂ©rer, c’est tellement la pire des idĂ©es. La pression s’est lĂ©gĂšrement apaisĂ©e, j’ai entendu. AprĂšs tout il n’a toujours s’agit que de cela, Ă©couter ce qui a besoin de l’ĂȘtre.
Je suis tellement tellement dĂ©solĂ©e d’avoir stoppĂ© le flot â le flow ? â il y a quelques annĂ©es. Tellement dĂ©solĂ©e de devoir gĂ©rer en une seule fois, ce qui m’avait mise Ă terre en Ă©talĂ© dans le temps. Je ne suis pas faite pour la camisole chimique, j’ai besoin de travailler en temps rĂ©el, c’est une vĂ©ritĂ© qu’il me faut entendre. Ou trouver un psy efficace, et trĂšs vite â on ne va pas commencer Ă se mentir, ça n’arrivera pas, il faudrait qu’il arrive gentiment Ă ma porte, tout seul, et qu’il soit exactement ce dont j’ai besoin. J’y songe et je balaye l’idĂ©e toutes les minutes, je jongle avec, ne maitrise absolument rien.
J’ai conscience de n’avoir abordĂ© qu’une seule chose, alors qu’il y a bien d’autres sujets problĂ©matiques derriĂšre qui sont prĂȘts Ă m’exploser au visage. Qu’il va me falloir prendre un sujet Ă la fois, et que ce n’est pas forcĂ©ment celui dont j’ai parlĂ© aujourd’hui, que cela veut dire que ça, c’Ă©tait peut-ĂȘtre « facile », que c’est sans doute, malgrĂ© les Ă©motions gĂ©nĂ©rĂ©es et les difficultĂ©s qui remontent, le moindre de mes problĂšmes. Si S. est venu sous les doigts de maniĂšre si simple, c’est que je dois contourner et affronter autre chose, au moins l’avoir en ligne de mire. Et vu les derniĂšres difficultĂ©s Ă parler d’elle, j’en dĂ©duis que ce sera sans doute ma mĂšre.
Je vais⊠écouter tout ça. Et Ă©crire. Ici et loin d’ici.
Accueillir.
AprĂšs tout, je suis bien plus solide qu’avant.. ce qui est d’ailleurs l’exacte raison de la survenance actuelle, il y a la place puisque je vais « bien ». Toujours sur le mĂ©tier, l’ouvrage.
Je tiens Ă prĂ©ciser que ces vagues infernales ne sont pour l’instant que cela, des vagues, et qu’en dehors d’elles, je suis Ă peu prĂšs stable. Et j’imagine que cela ira tant que je ne dĂ©tournerai pas le regard, les yeux dans les vagues et les vagues devant.
C’est presque drĂŽle, la vie. Dans le livre que je lis, cette citation me saute dessus :
– Sören Kierkegaard
La vie doit ĂȘtre vĂ©cue en regardant vers l’avenir,
mais elle ne peut ĂȘtre comprise qu’en se retournant vers le passĂ©.
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