J’ai mal dormi et ma grand-mère est toujours en vie, ce sont les deux pensées parasites en ouvrant les yeux, parasites parce que je boucle sur l’une et l’autre. Nous partons dans quelques heures. J’ai terminé la veille au bord d’un malaise qui m’a forcé à m’allonger chez ma tante Yanou, avant de repartir chez mon autre tante pour le repas, et je ne sais pas comment je vais tenir la matinée. Je n’ai pas dit l’épuisement, je crois. Cet état un peu entre-deux qui fait regarder la mort au-delà du mur –on sait qu’elle est là et on regarde à travers. Je suis en permanence dans un état second, je pleure à des moments improbables, et je fais des courses inutiles avant de partir. La vie est terrifiante.
Je commence par la boutique de thé, il me faut celui à la mangue de mon enfance. La femme qui me sert a un sourire tout en dents désagréable qui dans d’autres circonstances, m’auraient fait faire demi-tour. Je lui demande s’ils font toujours ce thé, elle me répond non. Fin de la conversation, sourire denté tourné vers la fenêtre et moi à deux doigts de pleurer. Je me lance de nouveau, aurait-elle quelque chose de proche ? Je tente l’approche « je venais dans cette boutique enfant » mais j’aurais pu ne rien dire j’aurais eu le même résultat d’absence – elle s’en fout, je m’abstiens de parler ensuite. Elle me sort un thé épouvantable avec de la fraise que je refuse (je lui précise alors, je déteste la fraise) même si je soupçonne plus de l’amande à ce stade (que je déteste tout autant), elle repose cette boîte, se déplace d’un mètre puis me présente un deuxième « mangue et passion » et je dois dire que l’odeur s’en approche très fortement : je le prends, avec une boite pour laquelle j’ai un coup de cœur.
Je vais faire un aparté : j’ai bu ce thé chez moi, épouvantablement mauvais, estomac un peu malade. Je suis très sensible, avec les thés. Je trouve le dépliant qu’elle m’a glissé, le nom qu’elle a écrit sur le sachet correspond à celui avec la fraise. Ce qui explique mon dégout. En cherchant mieux sur le papier, le thé à la mangue existait bel et bien.
Voilà. La prochaine fois, j’en resterai à mon pamplemousse et à mon orange.
Fin de l’aparté, la colère s’y est glissée avec une dose de fatalisme : on devrait avoir le droit d’étriper les vendeuses qui s’en foutent, sans qu’elles risquent leur job.
Nous dérivons ensuite pour acheter le pull pour LeChat que nous avions vu la veille (tout était fermé), puis vers la boutique de pantoufles (dans laquelle ma famille se sert depuis au moins quarante ans). J’ai halluciné de tant de choix, je suis repartie avec une paire de chouettes colorées (qui remplace la mienne, trouée aux pouces).
Nous allons ensuite voir tante Yanou pour un petit déjeuner chez Harry Potter et je continue de ne pas saisir comment on peut vivre autant de choses dans une journée alors que la mort rôde. Je prends une tarte au citron au lieu d’un croissant, ce qui me vaut un regard choqué de ma tante « ah ben tu es gourmande, toi ». Bonne vivante, disons. Avec un besoin cruel de sucre pour tenir.
Après un thé café croissant tarte, nous lui disons au revoir. Il est prévu un rapide passage à l’Ehpad et puis nos heures de route pour le retour, bien fatigantes. Et un retour qui se profile proche et difficile (il faudra concilier les horaires de LeChat) parce qu’il est évident qu’elle ne va pas tenir longtemps.

[#agonie et #mort]
Nous arrivons à l’Ehpad il est 11 heures 15, surpris d’y trouver tante-marraine. Nous restons un peu plus longtemps du coup. À mon entrée il y a également une ancienne religieuse (résidente désormais) qui aimait beaucoup ma grand-mère. Elle dit à ma tante « je vais y aller, mais avant je voudrais vous remercier de nous laisser Agnès. On peut se recueillir auprès d’elle, lui dire au revoir, vous comprenez ? On nous les enlève si vite d’habitude ».
On. nous. les. enlève. si. vite.
La phrase me reste, comme marquée au fer rouge. C’est si triste…
Je m’effondre et tremble en prenant sa main. Ma grand-mère a les yeux ouverts et elle nous entend j’en suis certaine. Elle ne bouge plus mais elle entend. D’où me vient cette certitude ? Je lui parle, Tante également. Nous restons trente minutes, je pleure. Je suis déchirée de l’intérieur mais nous devons partir et je lui dis au revoir et que je l’aime et que je dois rentrer.
Ce qu’il se passe ensuite tient du miracle. Et de la certitude renouvelée qu’elle m’a entendue.
Et attendue. De nouveau.
Ma tante et moi nous prenons dans les bras, on pleure, on parle, et puis il y a comme une vibration dans l’air, personne n’a su le dire ensuite mais toujours dans les bras l’une de l’autre on se tourne vers ma grand-mère et quelque chose n’est plus pareil. Son souffle a ralenti on n’en est presque sûres. Ma tante panique tout en lui parlant et tout semble revenir comme l’instant d’avant. Comme si nous l’avions imaginé – l’avons-nous.
Et puis cela parait recommencer, et ma tante me demande confirmation.
Elle décline. Le temps d’accepter ce qu’il se passe, elle décline vite.
Pendant un instant nous perdons pied, nous appelons avec mon portable (celui de ma tante l’a lâché le matin-même, la batterie… l’appareil s’est tu et la synchronicité m’interroge), mon oncle pour qu’il appelle leur fille afin qu’elle quitte son travail et vienne garder la petite, et tante-Yanou.
Le souffle ralenti de manière chaotique, de plus grandes inspirations mêlées de très petites. Mais dès que nous lui parlons, ma tante ou moi, son souffle se stabilise et s’accroche à nous. Alors nous lui disons que nous sommes là. Avec elle. Que je ne suis pas partie, je suis là. Que nous l’accompagnons.
Ma tante me dit « tu sais, je lui avais dit que tu restais jusqu’à aujourd’hui, je suis sûre qu’elle t’a attendu » et à travers moi je me remercie d’être venue avant de prendre la route.
Une infirmière arrive, nous lui expliquons et elle nous laisse entre nous.
Nous reprenons notre lien avec elle, chaotique stable, bouleversant . magnifique. Ma tante panique et lâche régulièrement des jurons tout en étant très présente pour sa maman, tandis que je suis très calme sans même comprendre pourquoi je le suis. L’impression d’avoir vécu ça toute ma vie, de savoir, de comprendre chaque respiration. Ma main est posée sur sa poitrine et je lui envoie de l’énergie sans même l’avoir conscientisé, avec la sensation de sentir le passage, d’y être en partie.
Ma tante me dit soudain « merde moi je n’ai jamais fait ça, je ne sais pas s’il faut faire quelque chose, si ça va » et je la rassure en lui disant que tout va bien, que tout suit son court, que je l’ai déjà fait. Et bordel. C’est complètement faux. Jamais. Ma grande première et pourtant la phrase m’a traversée. Blanche, à qui j’en parlerai ensuite, me dira « mais tu es une sorcière, bien sûr que tu sais fais et même que tu l’as déjà fait ». Certes. Elle ajoutera « tu es une thanadoula ». Je ne sais pas ce que je suis, mais j’y suis. Je tente de rectifier auprès de ma tante que j’ai apaisée sans le vouloir en lui disant cette phrase, avec un « en fait ce n’est pas tout à fait ça » (et la mort de mon grand-père d’adoption quand j’avais 7 ans me traverse et je me tais), ce n’est pas le moment et j’abandonne, seule ma grand-mère compte. Je continue ce que je ne sais pas faire et lentement son souffle ralenti un peu plus chaque fois, s’arrête, reprend, ses traits se tirent à chaque arrêt, ses yeux se ferment, elle ne sait plus respirer, elle respire pourtant toujours mais c’est un souffle si espacé que plusieurs fois ma tante commence à dire « c’est fi.. » et s’arrête parce que non, elle respire et ma main me brûle légèrement sur sa poitrine lorsque son dernier souffle survient et que tous ses muscles s’affaissent réellement sans que le moindre doute soit possible.
On a plongé dans le silence.
Quelques instants.
Ma tante me regarde et je lui dis « quel cadeau elle nous a fait » et soulagée elle répète le mot, le répètera à toutes les personnes rencontrées ensuite, enterrement compris, comme s’il était le sien – et il l’est.
Ma grand-mère m’a attendue deux fois.
Ma tante attrape ma main et la serre fort et me dit dans un sourire mi-doux mi-triste « si j’avais pensé vivre ça avec toi » et la phrase pour maladroite qu’elle soit, à une certaine beauté, une reconnaissance de ce qui ne sera jamais racontable malgré ma tentative, un lien indéfinissable qui nous unira à jamais quoi qu’il arrive par la suite.
C’est dans un état second que ma tante appuie sur la sonnette pour prévenir, et que la porte s’ouvre sur mon oncle ; il arrive avec 4 minutes de retard et il pleure. Il avait été adopté comme un fils par ses beaux-parents, et l’adoption avait été réciproque – combien d’oiseaux abandonnés ont-ils donc adoptés. La perte est immense. Tante-Yanou arrive quelques minutes après, et je sais que c’est bien ainsi, qu’elle aurait été trop en difficulté à être là, qu’elle a sans doute ralentie son arrivée. Tante-marraine et moi sommes les deux personnes les plus… calmes. Apaisées. Impression étrange de flotter. Je sens ma grand-mère toujours dans la pièce avec nous mais je n’en dis rien, je reste avec elle pendant qu’ils parlent – la vie toujours.
La porte s’ouvre une troisième fois et la vie effectivement s’engouffre, ils viennent constater sa mort (12h14), et s’occuper de son corps. Je n’arrive pas à quitter la pièce alors j’attrape la peluche de ma grand-mère comme on s’accroche à une bouée en pleine mer et je sais je sens que j’ai l’air d’être exactement ça, une noyée. Une aide-soignante nous emmène dans une pièce, nous apporte du café, des jus de fruits, des biscuits, parle un peu avec nous et repart. Je demande alors si je peux garder cette peluche, que j’ai toujours connue sur son lit lorsque j’étais enfant, si ça gêne personne ; tante-marraine me lance un oui d’une telle force, LeChat me dira « à ce moment précis tu aurais pu lui demander ce que tu voulais, tu l’avais », j’ai ressenti la même chose. Ils m’expliquent alors que l’autre peluche, le chat gris, était à mon grand-père, acheté lorsque son chat est mort. J’ai récupéré les deux, je ne me voyais pas le laisser derrière moi.
Tante-marraine appelle ses enfants, Cousin3 est toujours malade (gastro après une première gasto, je songe qu’il somatise) et étant à 5h de route, ils n’ont pas pu se déplacer mais seront là pour l’enterrement. Elle appelle ensuite Cousine1 (même fratrie), qui s’affole presque de vouloir rapidement venir ce qui met son père (mon oncle) dans une grande colère – c’est un calme, les calmes en colère sont effrayants. Elle habite à 15 minutes de l’Ehpad et n’est pas venue la voir, pas beaucoup durant les six années passées, pas du tout depuis son AVC. Il dit « ce n’est pas la peine qu’elle se presse maintenant qu’elle est morte », il rage. Personnellement, je sais que chacun fait ce qu’il peut, et que de son côté il rage pour autre chose qui le concerne de plus proche : la mort.
Le temps passe et j’arrive à boire un jus de pomme, il me réhydrate et m’apporte un peu de sucre bienvenu. J’entame lentement une madeleine, quand les aides-soigantes (ou les infirmières ?) reviennent : elles ont terminé. Je n’arrive plus à manger et ce n’est plus le moment. J’ai l’impression qu’à cet instant où je flottais et tentais de reprendre pied, je me suis faite bousculer. C’est là que ça a dérapé pour moi, pour la suite. J’avais un chemin en cours qui a été brisé.
Mais là tout de suite, je suis toujours debout, je suis apaisée et je vois que tante-marraine est comme moi, sereine. Nous restons encore longtemps autour de ma grand-mère qui ne se ressemble plus, et puis nous reprenons la route, celle qui a été déviée par un souffle tendu sur un fil.
En savoir plus sur Carnets
Subscribe to get the latest posts sent to your email.