Samedi 1
Le froid s’installe dans le silence, l’humidité gagne mes doigts entre les heures qui tombent à la hâte. La douleur se faufile pour qu’on s’y noie, je suppose. Les pluies sont trop fines pour être parfaites mais elles sont là, à pousser l’automne dans ses retranchements – et dans les miens.
Nous ne sortons pas, et c’est comme une non-envie abyssale.
Je me pose à la table malgré mes mains, et je me concentre sur le fantôme mille fois fêlé que je regarde avec bien plus de bienveillance – après tout nous sommes fissurés tous les deux même si parfois je fais semblant que ce n’est pas le cas. Je polis doucement tous ses bords, lui donnant un aspect plus égal, plus fin. Plus apaisé, peut-être. Il perd son aspect déchiré et je me soigne là, dans ce qui disparait et dans ce qui reste, refuse d’être lissé. Un morceau se casse sans que je sache comment, confirmant ce que je pensais : il n’avait rien à faire là. Ce pan de drap était trop grand, je l’avais accepté comme tel mais puisqu’il s’est brisé s’est bien aussi, l’inutile se défait.
Je tente d’apaiser les failles partout sur son corps, avec moins de réussite que pour les bords, comme des cicatrices pour lesquelles on ne pourrait rien. Le gesso, à sa manière, m’aide à colmater les fissures, la peinture blanche termine le travail. Elles se voient toujours mais moins, font désormais partie de ce qu’il est ; un fantôme avec un vécu.
Je l’aime très exactement comme il est, imparfait, mal formé, conscient de son inutilité. Ancré.


Le soir, après, je tremble, fatiguée de tenir mes mains hors de moi
– fatiguée de me tenir, peut-être.
Dimanche 2
Je discute des heures avec Blanche, je lui raconte notre Halloween, la maison au jardin hanté, la dame qui m’a fait penser à elle, je lui décris les décorations et comment certaines ont été faites et elle m’interrompt soudain « mais c’est génial, il faut absolument que je le fasse », et c’est exactement pour ça que je le lui raconte, parce qu’elle crée. Elles devraient tellement se rencontrer, toutes les deux, pour s’offrir leurs astuces et créativité.
Je partage mes gaufres à distance. Elle en a tellement envie, elle va vérifier, pour la première fois, l’état de son gaufrier tombé lors de son dernier déménagement (il y a 3 ans). Miraculeusement il fonctionne, nous mangeons des gaufres non pas ensemble ni même en même temps, mais presque – tendresse éloignée donc très importante.
Je repense à Patti Smith en tombant sur Un livre de jour, dans ma bibliothèque. À sa manière de créer, d’être au monde. À sa fatigue aussi, qu’elle semble porter autant que ce qu’elle s’autorise à être. Cette femme me fascine. Je regrette souvent de ne pas beaucoup aimer sa musique, ou si peu. Me rattrape avec ses livres – Just Kids manque à mon étagère.
Les doigts rongent la rouille, persistance de ce qui fait mal.
Peut-être qu’un jour, j’écrirai leur cauchemar.
Probablement qu’un jour, elles me tueront avant.
Lundi 3
La pneumologue me dit « vous savez au Centre antidouleur ils ont des produits plus fort » (que le CBD que je prends).
Ils sont loin de chez moi, trop loin. Et leurs solutions multiples occuperaient toutes mes heures de vie. Je ne veux pas y passer ma vie, je veux la vivre. Ce qui est une manière de renoncer, je le sais, mais sans céder au désespoir – pas encore.
Par-dessus tout, je ne veux pas être shootée droguée. Morte.
Elle ne me répond pas, « mais non pas du tout ». Sa tête a un signe du haut vers le bas et un sourire las.
Elle voit exactement ce que je veux dire.
Mardi 4
LeChat avance sur une place du parking. Un parking en hauteur, couvert, mais ouvert sur la rivière qu’il surplombe. Il s’avance donc sur cette place et à la barrière séparant le bitume du vide, un homme SDF se met à nous faire signe, une bière dans une main, il guide LeChat qui n’en a pas besoin et il y a là quelque chose d’irréel, d’improbable mais surtout d’artistique, c’est d’une finesse incroyable et sans doute, c’est dû à la lumière automnale et ce soleil rasant un peu l’horizon. Il y a nous dans la voiture, un peu dans la pénombre et il y a cet homme à contre-jour qui de ses bras et de ses mains indique les mouvements à produire pour se garer. Parfois il anticipe d’une seconde, parfois il reproduit ce que LeChat crée avec un léger retard, et je ne sais pas, on est dans quelque chose de l’ordre du fantastique. Lorsqu’il coupe le moteur, l’homme nous tourne le dos instantanément et observe l’eau, les canards et les cygnes, mettant à l’arrêt cet instant de grâce inexplicable.
Dans la première librairie, je choisis DJ Bambi. Dans la suivante, je prends Heaven Official’s Blessing.
Heureusement ou non, pas de troisième lieu où me perdre et oublier – tenter.
Je songe à tuer mes mains.
On devrait pouvoir tuer des parties de soi et les retrouver plus tard, nouvellement nées.
Mercredi 5
Je fuis la fripe à 10 heures, parce que la douleur, parce que je ne peux pas me fuir moi.
Je suis réduite à tenter de rester là, chez moi, et de ne pas en crever.
Un jour, j’en crèverai.
Jeudi 6
Incompatibilité d’existence entre la vie et moi.
Je tiens par des petits bouts.
Vendredi 7
Les mains hurlent tous les jours, tout le temps, je suis fatiguée de ce qu’elles entravent tout autant que par la douleur elle-même. Le créatif, et je l’oublie chaque fois tant je ne veux pas l’entendre, s’éloigne désormais et exactement à cause de ça. Une semaine que le CBD n’a aucune action et que je songe à détruire mes doigts entre deux portes blindées.
Samedi 8
Appeler ma grand-mère me demande tout, je ne sais pas lever le brouillard qui me gèle depuis une semaine et ensemble nous essayons de nous entendre. Je lui mens lorsqu’elle me demande si je vais bien, j’ai esquivé deux fois mais elle a demandé trois. Très vite elle me dit « merci de m’avoir appelée » et j’ai envie de lui répondre merci de raccrocher si tôt et je culpabilise d’être incapable de parler à une femme de quatre-vingt-dix-sept ans-trois-quart pratiquement aveugle et qui s’ennuie.
Les bagages se créent, s’étoffent, se précisent. Je déplie les mains comme je peux – un jour la crise cessera et je ne dirai plus la douleur plus faible, celle qui me grignote mais en silence –, je pose un pull des tee-shirts un livre une araignée morte des chaussettes un pantalon noir dans la petite valise. Je ne sais pas comment je vais réussir à gérer la douleur et l’épuisement, là-bas. LeChat me demande « tu es sûre qu’on emporte l’oxygène ? » et c’est bien la seule chose dont je sois certaine là tout de suite, je vais avoir besoin de respirer pour tenir. Mais ça veut dire une valise de moins, ça veut dire que l’appareil prend une place, ça veut dire que c’est pénible à trainer. Pour une fois, je n’envisage même pas de le laisser.
Je suis tellement décalée de moi, j’oublie le cadeau de Blanche sur l’étagère – j’oublie l’amie sur l’étagère, je suis frappée par l’image – et on doit faire demi-tour après 10 minutes de trajet – ce qui nous en fait perdre plus de 20. Nous arrivons pile à l’heure, c’est-à-dire trente minutes avant le départ d’un train qui partira en retard.
Nous avons émergé du train à la nuit, avec le même décalage de temps. Blanche s’est trompée de quai pour nous attendre, puis s’est trompée de RER pour rentrer (alors qu’il s’agissait du bon quai), histoire drôle au milieu de nos fatigues. Une femme adorable, toute en piercings et beauté, nous a indiqué l’erreur et c’est avec un énorme sourire pour elle et nous que nous nous sommes quittés. Parfois, les gens sont magnifiques.

Partages
. Podcast : Un podcast où des objets inanimés sont interviewés. Everything is alive est en anglais, je n’y ai rien compris évidemment. Mais Kira s’amuse beaucoup avec, et le concept est chouette ! À écouter sur Spotify ou sur leur site.
. Youtube : Le jour où un virus a tué 1 000 000 de joueurs (World of Warcraft, en octobre 2005). Vidéo qui m’a fait halluciner, j’ai joué (et quitté) le jeu un an pratiquement jour pour jour avant que ça n’arrive, en octobre 2004. Au-delà de l’intérêt pour ce jeu, elle est très intéressante pour son côté pandémique et sociologique.
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Il est incroyable ce fantôme tout en mouvement ! On voit le vent qui souffle dans ses draps, on le voit avancer juste au-dessus du sol comme un poulpe au-dessus du sable au fond de la mer…
J’espère que tes mains vont se reprendre en mains sans douleur.
(La description du SDF chef d’orchestre de créneau est folle, aussi)
Merci 🙂 J’espère réussir le suivant (et l’améliorer, pourquoi pas), Blanche en veut un ^^
Pour l’instant les mains font toujours bien mal, même si moins (c’est toujours ça).
Non mais ce moment avec le sdf était incroyable !
J’espère sincèrement que tu as moins mal…as-tu lu DJ Bambi ? Je l’ai adoré. Patti Smith me fascine aussi. Just Kids est le seul livre d’elle que je n’ai pas lu, il m’attend sur mes étagères mais je retarde le moment car plus de mots d’elle à me mettre sous la dent ensuite. C’est sans doute bête. Merci d’être là.
J’ai mal mais moins, merci 🙂
Je viens de le terminer. Je l’ai beaucoup apprécié, on dirait un journal intime (je ne le qualifierais vraiment pas de roman, le style est trop particulier).
Just kids je l’ai lu et c’est pour moi son plus beau livre. Je comprends tellement que tu le gardes pour plus tard ^^ Cela m’arrive souvent !
Merci <3
Oui c’est vrai c’est plus un journal intime. J’ai beaucoup aimé les personnages, simples et profonds à la fois. Et l’écriture précise et juste de l’auteure. Je suis fan. Je me note de lire assez vite Just Kids. Belle fin de journée✨
J’aime ces gens magnifiques, je suis heureuse qu’ils existent, que tu leur donnes vie ici. Ils font du monde une terre de sens.
Ce petit fantôme semble comme prêt à prendre son envol!
J’espère que tes doigts trouvent un peu de paix et que le froid qui arrive ne les contrariera pas à nouveau. Ils font et donnent tant de belles choses.
C’est tellement ça, ils donnent du sens à ce monde 🙂
Bientôt j’en ferai un autre, j’espère le réussir aussi bien, ou mieux ^^
C’est un peu difficile avec le froid, mais ça va mieux tout de même, j’essaye de les maintenir au chaud (les tasses de thé, c’est formidable !) Merci ❤️
J’aime ce fantôme ! aussi imparfait soit-il, on dirait vraiment qu’il va voler 😍
Je sais bien que les médicaments très forts ne sont pas une solution mais est-ce que temporairement ça ne pourrait pas te soulager ? je vais aller lire la suite pour voir si après le 8, c’est allé mieux 🧡
Merci 😀 Ce petit fantôme remporte vraiment un gros succès ^^
Je ne sais pas, je suis assez « frileuse » sur le sujet. Après avoir été diagnostiquée on m’a fait avaler un tas de trucs qui n’ont pas fonctionné (mais ont détraqué d’autres choses dans le corps), j’ai eu l’impression d’être un cobaye, ce n’était pas formidable. Un jour, je tenterai je suppose… (mais devenir zombie, c’est non).
« Je ne veux pas y passer ma vie, je veux la vivre. Ce qui est une manière de renoncer, je le sais, mais sans céder au désespoir – pas encore. »
Pareil ici. Et pour moi-même je ne le ressens pas comme une manière de renoncer même si d’autres extérieurs à mon corps ou à ma situation pensent ça, mais comme une manière au contraire de me permettre de persévérer. Si tu ne le « sens » pas, alors c’est que ce n’est pas le mieux pour toi maintenant, c’est toi qui es dans ton corps et ta vie et tes douleurs (force et douceur à toi pour ça)
Aussi : je suis in love de ce petit fantôme. Il paraît si vivant (paradoxal à de multiples niveaux, je sais ^^)
Merci de tes mots 🙂 On me renvoie parfois que je devrais (il faudrait que je me penche sur ce « on », que je décortique qui, précisément) mais oui, je persévère pour ne pas avoir une vie de personne malade. Il n’y a pas de remède miracle pour moi et servir de cobaye ne m’emballe pas. Je préfère vivre les choses, voir plus tard si un jour ça déraille trop fort.
Oh merci 😀 je suis ravie qu’il plaise autant ce fantôme ^^ (non mais je me fais la réflexion quand je le regarde aussi !). J’espère arriver à reproduire ce mouvement, sur le prochain.