1 et 2 septembre
La cuisine a pris toute la place, littéralement. L’espace salon/bureau a été saturé puis désaturé, dans un enchevêtrement incompréhensible pour les profanes. Le gars est arrivé, absolument seul pour affronter les immenses cartons, mais avec un téléphone qui a sonné toute la journée. Il parle beaucoup, à moi, au téléphone, à sa femme, à son père, à moi, aux objets, à son oncle, sa vie se déroule jusqu’à mes oreilles, je sais même qu’une partie de sa famille vote Mélenchon et l’autre Le Pen (on peut difficilement faire plus clivant). Il aime entendre le son de sa voix, ma conclusion à la fin de la journée – constatation amusée lassée. Je suis fatiguée par ses bavardages, la visseuse, la découpeuse, mais ça prend forme. Il revient le lendemain matin pour une heure, découper et mettre en place les plinthes, et peut-être que tous les mots mis bout à bout déversés dans un appareil portable (c’est fou comme on peut emmener tout le monde avec soi) et dans mes oreilles (c’est fou tout ce qu’elles peuvent entendre de vos vies) auraient pu inclure cette heure là dans la même journée, la veille. Le lendemain, il parle même encore davantage mais cette fois LeChat ne travaille pas : je le lui laisse.

Ce lendemain lorsqu’il revient, il nous demande « alors, vous savez déjà où vous allez mettre quoi ? » Gros malaise. Nous répondons non et il est étonné, il dit « ah parce que d’habitude les gens se projettent… ». Je ne suis pas une femme « parce que d’habitude ». Je sais avoir évité d’y réfléchir, avoir contourné la chose, je ne comprends pas encore cette cuisine.
Et puis il termine et part, nous laissant seuls avec une nouveauté que je ne sais pas gérer.
La cuisine est là, immense, en place, parfaite, vide, à remplir, pas à moi. C’est comme marcher vers l’avant et voir la pièce reculer, c’est vertigineux. Un lieu pas à l’endroit ne peut pas être contenant. Il est question de la place qu’on peut avoir dans un espace, il est question de l’espace que peut prendre un lieu en nous, de la manière dont cela bascule pour être à soi, en soi – une entaille dans un réel qui n’existe pas encore
– parfois folle, tu te le dis
– dans l’incapacité de dire, cet espace m’appartient
– le plus souvent éclatée dans la nouveauté
Je n’ai pas du tout pensé à faire un avant-après alors que je l’avais en tête, pour y remédier je suis donc allée chercher une photo de cet été, lorsque Blanche est venue quelques jours avec sa famille (d’habitude, mon pc est sur le bureau ; pour le reste, c’est exactement cette pagaille là qui était en jeu, avec une cuisine vaguement en U, des placards qui font ce qu’ils peuvent et un plan de travail inexistant) :




Il manque du bois, de la beauté, un éclat, une pétillance. LeChat me dit « tu pourrais dessiner sur les portes ? » et je songe à des coquelicots. Il y a toujours besoin de coquelicots.
Lorsque j’entre dans la pièce, mon cerveau attend les meubles précédents. Je me heurte à des meubles fantômes, me cogne sans bleus. Ils n’occupent de l’espace qu’en moi, je sors de la salle de bain et je bute sur ce qui n’est pas. Ancrée dans cette difficulté à réagencer mon espace, à admettre que tout a changé. Que ce soit en mieux n’empêche pas le décalage, je suis perdue chez moi.
Et puis les jours
LeChat n’est pas là et les filles font comme si, je range la cuisine avec Mylène Farmer – est-on seule, dans ce cas ? La cuisine se remplit de tout ce qu’il a descendu du grenier avant de partir, et même si je tente un tri, je n’ai rien à retirer.
J’apprends à y entrer. Je cherche encore les huiles sous l’évier mais sinon le nouvel agencement est un tel soulagement, passée la première semaine de cohabitation compliquée, je m’habitue. Je me lève à des heures où le soleil n’a encore aucune dureté et le silence m’enveloppe les épaules comme un châle léger. Le plus souvent, le ciel est encore un peu sombre, tout est feutré. Je prépare le petit-déjeuner, les bananes, les kiwis, les pêches, les graines, le citron, les planches à découper sous les yeux un peu plissés de Corail, elle attend son câlin, celui de 15 minutes – minimum vital pour démarrer sa journée. J’apprends à me mouvoir, à ne me heurter à rien puisque tout est rangé sans dépasser d’une étagère cabossée. Et peut-être, à développer une légère obsession pour le rangement, tant cela m’apaise que le chaos ne soit plus là.
Cela vient doucement, l’évidence. L’espace me donne envie de cuisiner, là où je fuyais jusqu’ici la zone – sinistrée, à tout le moins. Depuis qu’elle est là j’ai fait une tarte au citron meringuée, des cookies aux speculoos, une multitude de plats, une tentative de chantilly, des gaufres pour aller avec la tentative de chantilly, de la purée (avec le presse-purée de ma grand-mère) et même de la purée involontaire (ça aurait dû être des pommes de terre rissolées, rien n’est de ma faute). Et une fois que nous sommes sortis des sandwichs-camping des travaux, j’ai perdu 2 kilos : contrairement à ce que pourrait sembler suggérer la chantilly, je mange peu de pâtisseries et donc plus sainement – qui aurait pu prédire.


non le chat n’a normalement pas le droit d’être là
sur la nourriture
elle a été virée, mais après la photo
Partage
La grande librairie : Édouard Louis : « Énormément de gens souffrent du fait d’être prisonniers de leur existence »
En savoir plus sur Carnets
Subscribe to get the latest posts sent to your email.