Je n’explique tellement rien, je ne sais pas ce que vous allez en comprendre.
11 et 12
Le matin, je fais le ménage entre deux petites chutes de tension, je range époussette et m’assois comme on tourne sur un manège et je recommence. Je prends le temps de m’occuper aussi de la misère, je lui rajoute de la terre, lui retire les lianes mortes et replante celles que j’avais mises à raciner. Cela me donne la sensation de libérer de l’énergie à la pièce. Ou alors, elle est pour moi. Je ne m’attendais pas à ce que ça me prenne autant, cette rencontre, même si je comprends, je sais, cela ne pouvait que difficilement en être autrement.
Et pendant que je range époussette et m’assois, je saisis que ces deux mois que j’ai tenté de mettre à distance, nous rattrapent l’un et l’autre ; nous sommes, lui comme moi, tendus, et en parler entre nous apaise ce qui flottait et nous dévorait : nous avions tous les deux perçu la même chose, sans en discuter (c’est rassurant et pas, ce sentiment commun de ce qui déconne sévèrement). Et maintenant que je sais que c’est en train de m’agresser, j’en parle à Blanche, même pas pour m’entendre penser, non, pour déverser. Qui l’a vu aussi après quelques jours avec elle.
Si jusque là je suis restée dans le silence, hormis une mini-allusion entre ces pages qui a dû passer inaperçue, c’est que je ne voulais pas l’ancrer (en moi, entre Alouette et nous, entre tous) ni le rendre trop réel, histoire peut-être que cela se gère seul. Cela ne se gère pas, encore moins seul. Lui en parler m’aide, être sans les filles m’aide, savoir que j’ai deux semaines avant son retour et donc de devoir réintégrer cette jeune personne dans mon quotidien, m’aide. C’est un temps court pour le vivre mieux, mais c’est là et je prends. Même si en réalité, je ne sais pas comment je vais gérer la suite, sachant qu’en parler à Kira est impossible sans qu’elle le prenne mal, ça va être à elle de le voir (mais si elle s’aperçoit que nous l’avions compris et que nous n’en avons pas parlé, elle nous en voudra aussi : l’art équilibriste d’être parent, celui d’avoir tort de toute façon).
Mais là où jusqu’ici Kira acceptait tout ce que sa copine disait sans aucun recul, Blanche m’apprend qu’il y a eu une tension entre Alouette d’un côté et Lutin·e/Kira de l’autre, et qu’ils ont su poser leur avis contraire et juste. Je ne me réjouis pas, je suis juste soulagée que Kira sache poser une limite, une première limite. Alors peut-être, juste lui faire confiance ? Et poser quelques jalons – je leur souhaite d’y arriver.
– plus tard dans la semaine, grâce à un premier soulagement de dire, puis un déplacement d’axe puis enfin tes mots à toi après que j’ai posé les miens un matin, cette fois pour m’entendre ou dans l’espoir d’un démêlage peut-être, je remettrai en question mon propre placement dans cette histoire ; toujours prendre du recul. Il me suffisait d’en parler pour respirer de nouveau, d’écouter pour m’entendre dans ce que j’attends de.
Je range, époussette, m’assois, j’ai terminé les fignolages ; elle arrive dans moins de 30 minutes et je vais dans la salle de bain me laver les mains, pleines de saletés du chiffon que je tenais. En levant les yeux j’aperçois une grosse et vieille toile d’araignée, impossible de la laisser là : maintenant que je la sais exister, elle m’envahit. Est-ce qu’il existe autre chose qu’une toile d’araignée une fois qu’on a posé ses yeux dessus ? Je prends l’aspirateur, c’est-à-dire je le sors de son emplacement, c’est-à-dire je fais s’effondrer l’escabeau qui manque de m’assommer. Le meuble le retient, cela protège Corail d’être aplatie, mais le bruit l’a réveillée et elle me regarde d’un air très très suspicieux et accusateur. Je la rassure, aspire la toile, souhaite remettre l’appareil en place, mais si l’escabeau est tombé c’est parce qu’il était posé à l’envers donc je le remets dans le bon sens et cette fois, il tient. Mais le geste, celui de remettre droit, déséquilibre le balai qui passe entre les deux meubles, tombant dans la gamelle du chat (minette qui cette fois s’échappe, terrifiée, par la chatière) : les croquettes explosent dans toute la cuisine. Je prends sur moi, range tout comme il faut, fais le tour pour ramasser les croquettes. Sauf qu’elles ne sont pas seules. Elles bougent, ses croquettes. Les fourmis qui nous gênent depuis quelques jours étaient toutes dans la gamelle. Je récupère comme je peux les croquettes sans les bestioles, aspire les fourmis paniquées et vois enfin la fin de cette galère sans nom, dix minutes avant qu’elle n’arrive.
Dans un film, après un tel enchaînement j’aurais dit « mais ils exagèrent quand même ». La prochaine fois que cela me semblera énorme, je songerai à ce moment infernal.
Et puis elle est là.
Étrange instant – deux heures – où nous flottons seulement à deux, puis à trois lorsque LeChat rentrera enfin du travail (ce qui la fera bondir du canapé comme si elle n’avait pas le droit d’être là). J’entends grincer tous les rouages, elle me bombarde de questions et jamais je n’arrive à recentrer son attention, jamais elle ne se livre, elle. Je finis par perdre un peu pied, suis dans l’expectative. Je crois, je ne suis pas celle qu’elle a projetée. Elle réajuste en temps réel mais lentement aussi, intellectualise la moindre réponse, creuse ce que je n’aurais pas dit. Est-on vraiment la somme de ce que l’on met en mots, d’un parcours passé ? Suis-je seulement encore celle dont je parle. Est-ce qu’il n’y a pas là quelqu’un d’autre, est-ce qu’il n’y a pas un écart bien trop immense pour qu’on puisse nous lier. Sensation de parler d’une autre, si je devais m’inventer je serais en devenir de celle d’aujourd’hui sans en passer par ce gouffre – ça ne correspond pas, tu comprends ? ça ne correspond pas. Elle veut me connaître en cherchant celle que je ne suis plus, et sans me parler d’elle-même. Le déséquilibre est monumental. Elle ne le voit pas, ne cherche pas à, serait mortifiée si elle réalisait, et pourtant nous en sommes là. Je lui en fais doucement la remarque à deux reprises, mais elle esquive d’une pirouette-sourire-gêné ; je ne cherche pas à forcer.
Le matin frotte comme du papier de verre et pourtant il glisse en douceur aussi, nous parlons bas comme si une personne dormait. Comme s’il fallait faire attention. Peut-être qu’il faut, peut-être qu’elle va se briser, peut-être que ses pensées vont la détruire, peut-être que cette fois elle pose la bonne question et peut-être qu’elle pleure, peut-être qu’elle esquive la même question renvoyée en douceur, peut-être qu’elle ne fait pas attention suffisamment à elle et cela nous n’y pouvons rien, peut-être qu’elle s’échappe d’un seul coup, qu’elle fuit les émotions et qu’elle repart sur son vélo jusque vers Chambéry alors qu’il fait si chaud, peut-être qu’elle n’a pas réussi à se détendre, que je comprends et en suis désolée.
Dans la journée, je ne m’aperçois de rien mais je ne suis plus tellement là. À la librairie pour récupérer le livre commandé (Résistez aux dictateurs), j’ai pourtant conscience que j’achète un livre sur les arbres uniquement pour refaire lien avec le vivant. Au moment de payer, j’aperçois le dernier Ocean Vuong et je ne peux m’empêcher de le prendre aussi parce qu’il y a cette première phrase, le plus difficile dans l’existence, c’est de n’avoir qu’une seule vie.
Est-ce que je comprends ce qui me traverse exactement ? Tellement, non. Le soir je pleure comme si je n’étais pas suffisante, pas assez, ou alors trop mais non, pas assez, je pleure les deux mois passés, je pleure toute ma fatigue et toute la tension accumulée, je pleure sur une phrase et je me noie en moi. La fragilité s’est engouffrée si fort, je dissocie deux jours avec brutalité. Je laisse faire, mais en réalité je ne pourrais pas la faire reculer même si je le voulais.
Elle mettra 48 heures à nous dire comme c’était merveilleux, cette rencontre, et moi je recevrai dans un flottement toute la douceur qu’elle y met.
La porte montagneuse, promesse de solitude photographique, s’est refermée provisoirement, faute d’un retour facile possible. Mélange de tristesse et de soulagement ; je ne cherche pas à démêler.
13 à 15
Je tente de créer un nouveau thème pour le blog à l’aide de Claude, je code pour ne pas réfléchir, je fuis dans des lignes. Elles me prennent la tête jusqu’à réaliser ce que je suis en train de faire : fuir. Alors j’arrête . je lis. Je ne fais que cela. C’est une autre fuite, mais celle-ci a le mérite de m’ancrer quelque part. Le livre de Maria Ressa me plonge dans une réalité douloureuse, et si j’avais encore un compte Facebook, je le détruirais dans l’instant. C »est particulièrement hypocrite, puisque j’ai toujours un compte Instagram. Mais je sais ; bientôt je vais le fermer, il y a cette histoire de carte d’identité à fournir (loi en équilibre précaire) et jamais je ne la donnerai, jamais je ne fournirai en conscience les clés de ma liberté. Je me lance dans un travail de récupération de sites pour ne pas perdre tous les artistes que je tente d’y suivre, que je ne suis d’ailleurs en réalité pas du tout puisque l’algorithme m’en empêche. Je vire 30 comptes ne me convenant plus, et enregistre tous ceux ayant créé un site – ils sont peu nombreux, peut-être un sur dix. Est-ce que plus personne ne sait donc se passer des réseaux ? On va tellement le payer cher.
Dans l’instant de la dernière page refermée, je n’ouvre pas l’ordinateur durant 24 heures. Je respire loin des écrans, me réapprends autrement. Dose doucement l’accès. La vie est ailleurs.
« Plus sombre est la nuit, plus proche est le réveil. «
Partages
. Musique : peut-être quelque chose de l’ordre d’en être exactement là. Beauté d’un corps en mouvement.
. Podcasts : Amélie Nothomb, découvert par Roz, nous ouvre une bibliothèque anarchique qui me ferait presque rêver (une pagaille de livres n’est plus une pagaille mais une évidence). Pour une fois, des questions qui sortent des habituels blocages des journalistes.
« Je suis sidérée quand je rencontre des gens qui ne sont pas en train de lire. Moi, je suis toujours en train de lire, sinon je suis orpheline, je suis en deuil. Si je n’avais pas lu pendant mon adolescence, je serais morte ou j’aurais mal tourné. »
Personnellement, je serais seulement morte.
Dans ma lancée, j’ai découvert (celui de) et écouté Hélène Cixous, mon autrice obscure adorée.
. Série : Le sens des choses. Une réflexion très fine sur la place de la religion juive à notre époque, et de manière plus large sur les places que nous prenons les uns envers les autres.
J’ai beaucoup aimé les 3 premiers épisodes, je n’ai pas pu visionner le 4 je n’ai donc aucun avis, à partir du 5 j’ai considéré que ça partait en (petit) délire dommageable où les répliques jusque-là excellentes basculent soudainement dans le plus grand désordre (et le plus grand agacement de ma part), et le 8è épisode a retrouvé des rails plus sûrs ce qui m’a permis de me rappeler pourquoi je l’avais appréciée au départ. Beaucoup de finesse, de justesse, de douceur dans le scénario (selon les épisodes, donc, sinon c’est le chaos) et le jeu très bon des acteurs.
D’accord, un peu étonnée par l’arc narratif amoureux qui se profile pour la saison 2, mais pourquoi pas la différence d’âge, en effet.
La série s’est inspirée du livre de Delphine Horvilleur, Vivre avec nos morts. Je le lirai peut-être.
Ça va, vous arrivez à pardonner à votre père vous en ce moment ?
. Pétition : pour retirer la clim sur le plateau de CNEWS. Il manque 66 signatures, je ne sais pas, faites quelque chose. C’est pour la bonne cause.
En savoir plus sur Carnets
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
Mais tellement d’accord qu’on va la payer cher, cette dépendance aux réseaux sociaux ! Je suis bien contente d’être toujours restée anonyme et de ne livrer que peu de ma vie. Amélie est dans le vrai. Elle n’a pas de tel. Elle vit. Pour ma part j’aime l’échange et les belles rencontres que permet internet et qu’on ne ferait pas IRL. Mais faut trier, penser. Mais quand ça arrive parfois, c’est pour moi tout aussi importent que de vraies amitiés quand on y arrive. Parce que l’échange par écrit est vrai et reflète plus une personne que des images et des paroles, enfin je trouve.
Je ne supporte plus IG devenu du relais de fake, ou commercial ou de l’étalage de vies ou d’extrémismes variés, et de beaucoup de vide. J’y vais de moins en moins. Et je gagne du temps de lecture. Je suis plus à l’aise avec le blog et sur YT. Des bises ✨
En ce moment je désapprends le peu qu’il me reste, je m’éloigne beaucoup de l’ordinateur et du tel. C’est très apaisant. Je crois qu’à terme, ça va surtout me servir à garder le contact avec des personnes, du coup ça m’interroge sur l’avenir du blog. Il ne disparaitra pas, mais il va forcément changer de forme. Je verrai bien ^^ Oui, être sans téléphone comme elle ça m’impressionne pas mal (elle doit être très peu déranger, du coup).
Les rencontres ici sont importantes, je confirme. Précieuses. Jamais je n’aurais rencontré certaines de mes plus belles amitiés, sans internet.
Je n’ai pas rencontré de souci de fake ou d’étalage de vie avec Instagram (mais il paraît oui que c’est un fléau). Il me sert pour les artistes, mais l’algorithme fait que je n’arrive pas à en suivre certains malgré mon abonnement à leur compte. Très pénible. Les gens ne prennent plus le temps de créer un site, c’est un vrai problème, ça serait tellement plus simple de les suivre avec un fil RSS ! J’espère que ça reviendra.
Des bises 🙂
Oh oui c’est très apaisant de s’éloigner de son téléphone et de l’ordi, ça libère aussi du temps. Si jamais tu cessais ton blog j’espère que nous maintiendrions contact. J’ai moi aussi découvert de belles personnes et noué de solides amitiés grâce à internet. Peut-être le pourrons-nous.
Pour moi internet est un vecteur de rencontres comme un autre. J’ai besoin de passer dans certains cas à des rencontres réelles et généralement on sait quand c’est possible. Mais je le fais rarement, je suis très solitaire, introvertie🤪. Bref, je te comprends tellement.
Pour Instagram je suis principalement des comptes littéraires et c’est devenu étalage de vie privée, copinages, entre-soi, course aux likes et à la gloire, ça m’est insupportable (tout ce que je déteste, en fait), je n’y vois aucun intérêt. Les gens vont payer cher cet étalage de vie (le pire pour moi sont ceux qui montrent leurs enfants). Ça fait peut-être has-been de dire ça mais je pense vraiment que d’ici quelques années l’intimité sera aussi précieuse et rare que l’or. Préservons-là comme un trésor. Bon je t’ai encore pondu un roman…bises et bon dimanche ! PS : je lis 4321 de Paul Auster et c’est une archi-merveille.
En parlant de pétition, une autre qui me semble vraiment capitale et je pense qu’elle te parlera :
https://www.change.org/p/pas-de-fusils-sur-les-cendres
Signée, évidemment ! Merci pour le partage, je vais la faire circuler à mon tour <3