Nous sommes arrivés à la Villette sous une pluie de grêlons improbables. Sur la tête, des bouts de ciel frappaient durement, forçant tout le monde à se précipiter à faire la queue sans rester sur le parvis. Même les contrôles ont été succins, chacun voulant que ça aille vite pour se mettre au chaud et au sec. Je suis donc rentrée avec le casque antibruit et l’appareil photo de Kira cachés au fond de mon sac à dos ; ce n’était pas là que j’allais apprendre si c’était autorisé ou non (un jour, j’aurai la réponse).
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À l’intérieur, l’ambiance est un peu bleue électrique, des néons courent sur les murs telle une succession d’éclairs ou d’orages ou d’alcools – des bières, sans doute. On se tient par la main pour avancer dans cette marée de visages de corps d’odeurs, je suis très heureuse de ne pas avoir à affronter ça seule, les coups les coudes et les groupes d’humains. La musique est très forte, des lumières partout, j’aurais besoin de fermer les yeux, nous progressons de portes en portes jusqu’à la nôtre, toujours cette réflexion que nous sommes trop nombreux sur cette planète et que je ne sais pas ce que je fais là (tout en retrouvant doucement la vibe concert). J’ai occulté pourquoi je voulais venir, comme j’occulte pourquoi je ne veux plus là tout de suite. Étrange cerveau capable d’effacer ce qu’il vient chercher… C’était un peu comme tenter de vivre par-dessus un vide invisible avec une réussite parfaitement étonnante de la chose. Ou contourner avec succès tout en marchant droit. Perturbant.Mais ça va me revenir, le pourquoi. Très vite. Aux premières notes.
Va savoir comment, je rate ma première photo.

Sur la scène est arrivée une jeune femme avec une guitare, un peu cachée par ses cheveux : la première partie du concert. Cette artiste, je l’avais cherchée partout la veille, sur Tidal, YouTube, Spotify (j’étais désespérée), Internet, tout y était passé. Il va vraiment falloir que les plateformes fassent le ménage, ce déferlement d’IA est inquiétant et pénible : Tidal (entre autres) m’a fourni une bouillie, pardon mais vraiment, de portugais, anglais, espagnol je ne sais plus mais c’était n’importe quoi, rien ne correspondait à l’artiste elle-même : la surprise était donc totale (l’inquiétude aussi).
Persephone, alors.
Elle a chanté plusieurs chansons, toutes un peu de ce style tranquille. C’était mignon, réellement elle était adorable. Juste, je savais encore moins ce que je faisais là. Il m’est apparu qu’elle devait être assez terrorisée d’être là (7000 personnes devant toi, tu peux), elle enchainait ses titres, inconnus, sans bouger du tout, devant une salle tout aussi bienveillante et statique. Un seul titre m’a plu dont je n’ai pas saisi comment il se nommait, et il n’est enregistré sur aucune plateforme – résolument introuvable. Elle est restée 30 minutes avec nous (je pensais qu’elle resterait une heure), et on a attendu d’autant l’arrivée de Solann pendant que tout un tas de personnes déferlaient de nouveau dans la salle – elles avaient sauté la première partie allègrement.
Les ados tenaient bien le coup sous leur casque, d’autant que le son était très raisonnablement bas jusque-là. Son qui a largement quadruplé un peu avant l’arrivée de Solann. Et quand elle a commencé à chanter, c’est là que je me suis souvenue de pourquoi je voulais venir.
Je n’étais pas prête.
Du coup.



Le préambule de son album a débuté, improbable qu’il est, quelle que soit la manière dont on l’écoute. Et puis elle est là. Elle vit la scène avec férocité, incandescente. Tous ces titres que j’aime (et parfois un peu moins) ce sont enchainés, Monstrueuse, Narcisse, Petit corps. Jusqu’à Crash. Émotionnellement instable, je me suis fait balayer, comme prévu pourrais-je dire, mais puissance concert – fait de cette information ce que tu voudras. Depuis d’ailleurs, je rêve de S. en permanence, j’imagine qu’il ne faut pas chercher trop loin le pourquoi. C’est en larmes et sidérée, bien soulagée d’être assise, qu’elle met la scène en pause, il ne se passe absolument plus rien pendant plusieurs minutes, je ne sais même plus s’il y avait une musique, des notes, quelque chose, je suis en apnée avec un retour arrière violent. Je récupère doucement, remerciant tout bas la personne qui a pris soin des femmes trop concernées par les paroles et qui allaient avoir besoin de respirer, parce que soudain, le corps et l’esprit liés au présent.


Des spots de lumière passent sur nous, se fixent loin sur des escaliers et Solann s’avance au milieu du public. De toute noire, elle est devenue blanche, fantôme mouvant presque irréel. Elle est suivie d’une danseuse vêtue de noir, comme un pont entre elles, entre la première Solann et la seconde, et de trop loin s’opère une danse entre l’une et l’autre. Elles se séparent, Solann d’un côté de la scène, et la danseuse du nôtre – j’entends derrière moi une femme très déçue. Il me semble me souvenir qu’elle enchaine sur Mayrig, je ne sais plus bien sûr. De temps en temps elle parle, j’aime beaucoup sa voix, sa jeunesse, les évidences que son corps abandonne dans des danses soudaines et folles, elle a une présence scénique impressionnante. Elle nous fait rire sur la tristesse de ses paroles, annonce (à peu presque avec ces mots-là) « c’était un peu triste tout ça mais promis, là, je vais chanter ma chanson la plus joyeuse de tout mon répertoire … Elle parle de la mort. » ce qui nous fait rire, tous, un éclat puissance 7000 personnes.
J’ai retrouvé l’instant, elle le dit mieux que moi évidemment :


Ce n’est sans doute pas dans l’ordre des chansons réellement chantées, je le déroule ici dans un sens et un autre, un peu foutraque –il fallait y aller, vous, pour me redire l’ordre ensuite. Elle nous a fait la surprise de beaucoup d’invités venus chanter sur scène avec elle : Nadir (Dénouement)(son compagnon, si j’ai bien compris), November Ultra (Parfois), Danyl (Si tu m’abandonnes), et surtout, pour moi, Yoa (Thelma et Louise, que j’adore).
le son n’est pas terrible..

De mémoire bancale, il y avait donc Mayrig, Dénouement, L’oiseau, Parfois, et… Les draps. Chansons qui m’a mise à terre au point que j’ai failli vomir, des hauts le cœur un peu violents dont j’ai mis du temps à me débarrasser (j’étais encore physiquement mal, à la sortie du concert). J’ai eu la pensée, dans la salle, combien d’hommes ? Combien d’hommes dans cette salle ont violé ? Combien d’hommes en train de hurler une colère qui ne leur appartient pas mais à laquelle ils ont participé ? Combien combien combien. Hantée par la question. Je me suis sentie submergée par le nombre. Fatiguée, aussi. Reliée à moi comme par des chemins retrouvés. Des mots sans plus de cicatrices.
Là encore, quelqu’un s’est dit que ça allait être difficile cette chanson, et il y a eu une seconde pause, largement bienvenue, dans le concert.
J’ai respiré, mais mal.
Elle en est revenue changée –je veux sa capuche, merci – et elle a chanté La lune, ma préférée peut-être (enfin, parmi d’autres préférées). Et puis elle a demandé, « est-ce que vous voulez être en colère » et c’était comme une urgence un déferlement un besoin physique ; un hurlement lui a répondu et nous avons tous chanté sur Rome, Thelma et Louise, Les ogres, Le loup. Je l’ai entendue le dire à un journaliste, elle n’écrit et chante que depuis ce qu’elle connait. Je crois, dans la salle, il y avait essentiellement des femmes qui l’écoutaient et chantaient depuis ce qu’elles connaissaient – aussi. Le hurlement c’était tout cela. La salle, c’était tout cela. Des mots chantés pour tracer les corps abîmés. Nous hurlons notre colère et notre rage et la sororité, nous sommes un hurlement continu et une joie de vivre mêlés.



Le concert s’est terminé et je crois que nous étions tous et toutes un peu shootées malmenées depuis des tréfonds difficiles et magnifiques, aussi. Ce que j’étais venue chercher, ce que je soupçonnais possible d’aller récupérer, est exactement ce que je désirais, ce dont j’avais besoin, ce qu’il me fallait, là, depuis ce qui faisait mal, fait mal, fera mal, mais moins.
Si on sombre, ce sera beau.
(les ados ont adoré, Blanche s’est régalée, et nos oreilles n’ont subi aucun acouphène malvenu à la suite de cette soirée, assez beau pour être précisé)
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. Instagram : Solann_Zla
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