Est-ce que je vais bien n’est pas une question pertinente (je ne t’ai pas demandé comment toi, tu allais, il me semble, ça me permet de ne pas te dire comment moi, je vais, donc nous sommes à égalité). Je peux juste dire que je ne suis convaincue par rien ces temps-ci, ni par moi ni dans mes prises de notes ni dans mes dessins. Alors je repousse et échappe un peu aux regards, je tais l’essentiel. Je ne l’ai plus montré, parce que le choc, la pudeur, la tristesse – est-ce que je sais exactement pourquoi parfois on se replie (il est possible que oui) – pourtant j’ai continué de créer dans mon carnet-livre, de peindre, de coller, de faire n’importe quoi de préférence mais avec persévérance et avec de moins en moins de plan de départ.
Ma conclusion sur ce retrait est que je vais le montrer, mais à part – d’accord, occasionnellement ça sera en plein milieu du journal de bord parce que je n’ai aucune constance dès que je me pose une contrainte – et je mettrai ce symbole ꧅ pour que ce soit repérable pour celles et ceux qui 1) ne sont pas intéressés 2) ne sont intéressés que par ça. Au-delà de la praticité de la chose (vous appréciez peut-être tout ce que je raconte/montre et ça ne sert à rien), j’aime bien ce bidule donc je le place là. Peut-être pour une seule fois. Parce que ça me fait plaisir.
J’ai bien songé à morceler, à savoir le journal sur le blog Carnets, et le créatif sur un autre espace blog créé rien que pour lui, et puis je me suis retrouvée confrontée au problème de me découper en morceaux, il me semble que je le suis déjà suffisamment et j’ai abandonné le concept de me compliquer la vie avec deux blogs. Le bordel, ce sera.
Pour l’histoire (et substantiellement), ꧅ est utilisé dans un courrier (de lettres javanaises) afin de signifier que le destinataire (vous) a un statut plus élevé que l’auteur (moi). Une histoire de hiérarchie que nous allons tout de suite balayer, vous et moi, pour ne conserver que le symbole visuel intéressant.
J’ai retrouvé le chemin du carnet très exactement le 14 février, entre sa mort et l’enterrement. Et je suppose que cela sert précisément à cela, un carnet créatif, à envoyer sur des pages ce qui ne se dit pas. Juste le début de ce qui ne se dit pas, lorsqu’il y a encore une certaine retenue, entre sidération et souffle. Mon chagrin a trouvé un chemin aussi atténué que lui – il a attendu, pour m’aligner, d’avoir commencé à avancer.
J’y ai jeté de l’acrylique noire à coups de pinceau mal définis un peu comme on essuie des larmes sur un visage plein de boue, collé une plume parce que parfois il faut bien parler des anges et de ce qu’ils perdent quand ils se font tuer par des hommes, des morceaux d’un magazine à défaut de moi puisque je tiens très bien, des mots entre les fissures les failles les crevasses et les scissures, et j’ai ajouté le dessin que j’avais crayonné alors qu’elle faisait un AVC sans que je le sache puisqu’on ne sait jamais rien dans les temps et que c’est cela qu’il faut retenir, notre ignorance, toujours, pour tout. Nous sommes un puits sans fonds d’ignorances.



Page qui ne m’a pas satisfaite esthétiquement, mais elle n’était pas là pour ça. Pas davantage côté lâcher-prise, mais je l’ai fait ailleurs (enfin si, un peu dans le barbouillage noir). C’est juste que je n’arrivais pas à me connecter à moi totalement, je flottais, j’étais épuisée et j’ai voulu coller/peindre sans y être vraiment. J’ai eu la sensation de ne pas savoir m’occuper de ce chagrin qui progressait en moi, et c’est sans doute ce qu’il s’est passé. Il est difficile de saisir ce qu’il y a en nous lorsqu’on n’est pas habitué à utiliser un parachute. On s’attend à se briser, et il ne se passe rien d’autre qu’une chute lente, amortie, douce. Un brin de sidération s’est glissé dans le tableau, mais dans l’ensemble, la mort et ses conséquences ont été retenues par des fils invisibles ; étrangement, ça rend l’annonce « je ne vais pas bien » plus difficile à exprimer et à entendre, parce qu’il n’y a pratiquement rien de visible.
Je découvre qu’un choc violent peut ne pas être ressenti ainsi, qu’il peut arriver lentement.
Doucement, alors.
Le souci, maintenant que j’ai toute la place pour y songer, c’est que je ne suis plus totalement moi.
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. Nouveau mot : puisque je parlais d’ignorance tout à l’heure, j’ai appris un mot cette semaine : l’agnotologie. Il s’agit de l’étude de la production culturelle de l’ignorance et du doute. Cette production peut être délibérée ou involontaire. Ou dit autrement, l’étude de la privation de connaissance. Nous sommes tellement en plein dedans.
Un maigre aperçu ici.
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Quand on crée l’esthétique n’est pas toujours au rendez-vous mais parfois ce n’est tout simplement pas une question, on a besoin de la page blanche pour laisser sortir tout ce qu’on garde à l’intérieur, sans toujours savoir ce que c’est vraiment d’ailleurs.
Je te rejoins, tenir deux blogs est un exercice complexe, mieux vaut tout au même endroit – le symbole est une option juste il me semble.
L’esthétique n’est pas toujours au rendez-vous mais il arrive que ça soit un non-sujet quand il y a des choses à sortir, des choses qu’on sait et d’autres qu’on ignore complètement et qui arrivent comme ça, parce que la page blanche justement.
Tenir deux blogs compliquent les choses – le symbole est une idée intéressante.
Douce fin de semaine à toi
J’ai caressé l’idée d’une deuxième blog, mais pas longtemps. Je ne sais pas (plus) séparer ma pensée. C’est très bien ainsi 🙂
Des bises douces !