Je me réveille, soulagée de n’avoir aucune nouvelle, aucun appel. Elle est toujours en vie.
J’ai très mal dormi, la douleur essentiellement, les pensées en boucle, aussi. L’épaule-bras se détraque à grande vitesse depuis les cervicales, le nerf se coince et hurle. Fou comme il s’exprime mieux que moi. Nous partons tôt prendre un petit déjeuner à l’extérieur, jus de fruit frais thé croissant. Le lieu se veut alsacien lorrain, une cigogne orne la façade, un clin d’œil à mon grand-père que je décide de prendre comme tel. Je commets un vol qui n’en est pas un mais me perturbe toujours, j’emporte le sachet de thé (je suis bizarre, je sais). Mes gestes sont ralentis, le genou ne me tient plus (vivent les genouillères), je suis épuisée, je crains la suite, j’imagine. Et nous allons chez tante Yanou comme convenu. Nous parlons beaucoup. J’ai la sensation terrible de journées où se mélangent très fortement la vie et la mort. Et tout autant que c’est normal, ce mélange. Que je ne peux rien y faire. Je crois qu’une part de moi aurait besoin de ne se consacrer qu’à la mort, tout en étant persuadée que ça ne serait pas souhaitable.
Sur une étagère vitrée, je remarque des verres, verts, avec une médaille et je me souviens parfaitement, je revois ma mère boire son Martini dedans alors que j’étais enfant. Je ne sais même pas pourquoi cela m’a marquée. Peut-être parce que c’était tous les jours. Je suis tellement étonnée de les voir, et quelque part cela me fait sourire, je lui demande si elle les avait achetés en même temps que ma mère. Dans la vie, je suis d’une grande naïveté. Je pars toujours avec l’idée qu’il y a une histoire, belle, à écouter.
Elle me répond, visage fermé et sans me regarder : « ils étaient à papa, je les ai récupérés à la mort de ta mère ». Un vol, donc. Ce qui me confirme qu’elles s’étaient servies avant mon arrivée, dans l’appartement. Je l’ai toujours soupçonné, maintenant je suis certaine. Pour qu’elle se soit permis, c’est qu’elles ont été deux à le faire. D’un côté je reçois un coup, pas très grand, sur la trahison, de l’autre je m’en fous tellement que je passe à autre chose. Je suis surtout soulagée que mon intuition soit la bonne, et pas un jugement épouvantable sur mes tantes. Le soupçon, quelque part, aurait été plus moche s’il n’avait pas été avéré. Plus moche pour moi, je veux dire. Là en l’occurrence c’est moche de son côté. Je préfère. Elle ne voit même pas que c’est moi qu’elle a volé, mon héritage. De bêtes verres que je lui aurais donnés sans problème parce qu’il n’y avait pas moyen que je garde un rappel de son alcoolisme dans le placard. Il suffisait de demander. Je suis perdue maintenant, est-ce qu’elle a pris d’autres choses, du coup ? Je ne sais pas élargir le vol.
Il manque désormais le contexte de ses verres, pourquoi mon grand-père et ma mère avaient les mêmes – si ma tante n’a pas menti sur ce point. Étaient-ils offerts avec des bouteilles ? Il faudrait creuser, j’aime les histoires derrière les histoires mais je n’ai pas l’énergie.
La question intéressante (qui n’est pas venue ce jour-là) et que j’ai évacué assez vite : où est ma colère ? Ne devrais-je pas l’être ? Soit elle s’est cachée derrière la vitrine soit je suis la personne la plus froide de la pièce, je ne sais pas. Je m’en fou mais à un point. Il m’a fallu un autre évènement la semaine suivante (l’intérêt parfois, de différer la rédaction) pour me poser cette question et y répondre par ce qui suit : pour être en colère il faut être trahi, il faut être déçu, il faut être attaché à. Je ne suis rien de tout cela : il y a bien longtemps que je sais à quoi m’en tenir avec elleS.
Pas de colère donc. Mais pas la moindre émotion non plus, sinon ce soulagement de ne pas être horrible de les avoir pensées capables de vol. Confortée dans ce qu’elles sont.
Ce jour, tout ce que je peux dire c’est l’indifférence envers l’acte. Ces verres sont l’incarnation d’un alcoolisme violent sur lesquels je me fracasse bien davantage.

qu’il a abandonné en cours, le disant raté

Nous allons voir la tombe de mon grand-père, où l’urne funéraire a été déplacée. Je suis frappée par l’absence d’arbres. Je trouve le cimetière… sans vie – le paradoxe ne m’échappe pas. J’ai une fascination pour ces lieux, j’aime déambuler dans les allées, observer des tombes et la beauté folle de certaines, j’ai même fait une séance photo dans un cimetière il y a 22 ans. Mais ici, rien. Il y a un vide que même les morts ne remplissent pas et que je ne m’explique pas.
Au retour elle souhaite acheter du pain et nous emmène dans la boulangerie en face de chez elle, dont l’enseigne n’a jamais changé depuis mon enfance. Mais le décor par contre… je ne m’attendais pas à découvrir Harry Potter, le quai 9 ¾, Hedwidge, la carte du maraudeur, tout un monde de magie. Nous sommes dans une toute petite ville perdue en France, pas une métropole. L’instant est magique (et les photos bancales).





Nous partons marcher un peu dans les rues de la ville d’à côté et tous les souvenirs remontent, là le marché avec mamie, ici le magasin La vie claire qui a fermé (ils avaient un aquarium avec une rascasse volante), la boutique de thé où elle achetait du thé à la mangue (seul et unique) qui elle, existe toujours, les Dames de France où elle a travaillé et qui sont devenues un McDonald, ici la grande surface où mon grand-père était chef de rayon et qui a été détruit. La même ville et une autre, un mouvement flou entre présent et passé. Lorsque j’ai atterri dans leur vie, ils travaillaient tous les deux, puis seulement elle, il y a ce mélange en moi de grands-parents actifs puis retraité, je suis un peu de toutes les époques. Le matin, il me faisait mes tartines, le beurre raclé et la groseille du jardin. Ma plus belle vie.

Lorsque le froid prend trop de place, nous partons manger ensemble dans une crêperie. Il avait été convenu que nous l’invitions, mais elle a tenu à payer et je l’ai laissé faire – ça avait l’air important. Peut-être qu’elle payait les verres.
J’aurais volontiers marché un peu, mais le froid, encore lui, nous pousse, nous envoie directement à l’Ehpad –est-ce que le vent sait ce qu’il fait. Ma grand-mère dort, elle a cette respiration caractéristique, ce léger ronflement. LeChat me pousse à la réveiller, je ne peux pas, elle a besoin de ces forces-là pour ce qui vient – paradoxalement. Ne pas être éveillée est un cadeau, c’est la pensée qui me traverse. Nous restons une heure et puis une équipe soignante passe la porte nous poussant de fait de l’autre côté. Nous restons dans le couloir, un peu déboussolés. Qu’est-ce qu’on fait là. Les soignantes ouvrent la porte, viennent vers nous et nous échangeons quelques mots qui deviennent une écoute de part et d’autres. Trois ont les larmes aux yeux. Leur émotion frappe la mienne et je me mets à pleurer, je retiens ce que je peux et le reste s’effondre. C’est trop de souffrance, son départ qui se profile. L’une d’elle me prend dans ses bras et puis on parle de leur peine à elles, de la difficulté aussi avec ses patients qui s’installent et meurent si vite. Et je reformule pour l’empathie, pour dire « j’entends » : « vous souffrez lorsque vous vous attachez aux personnes, et vous souffrez qu’actuellement ils et elles partent tous trop vite, vous n’avez pas le temps de vous attacher et ça fait mal aussi ». Elle parait soulagée d’être entendue et nous sourions tristement. Et c’est cela., leur vie en Ehpad. Un équilibre déséquilibre permanent. Lorsque nous nous quittons, je m’aperçois que je ne connais pas son prénom –cela m’attriste. Leurs prénoms, c’est ce qu’il restera.
Lorsque nous retournons dans la chambre, nous nous attendons à trouver ma grand-mère réveillée par les soins prodigués. Sauf qu’elle dort. À aucun moment elle n’a remonté la surface et c’est un choc pour nous. Je comprends cette fois que je ne peux plus rester simplement à côté et je lui parle, même si elle dort. Un résident arrive et je saisis qu’il est aussi le prêtre de l’établissement. Il tangue plus qu’il ne marche et c’est perturbant, il y a une force en lui qui inspire la solidité brute et ce mouvement pourtant qui me pousse à vouloir qu’il s’asseye, pourvu qu’il s’asseye, il va forcément tomber. Comment une montagne peut-elle inspirer une image d’un roc immense prêt à se briser ? Le paradoxe est total. Je me lève pour qu’il prenne ma place mais il ne m’accorde pas un regard et la place reste, ignorée, je n’ose pas y retourner. Il ne demande pas s’il dérange (un peu), si c’est le bon moment (oui non on ne sait pas), il s’impose telle la montagne qu’il est et se lance dans les prières aux mourants, une phrase après l’autre avec des erreurs bizarres, il bute sur les mots, n’arrive pas à lire correctement son livre écrit trop petit. Perplexe, LeChat me glisse tout bas « elle aurait voulu ça ta grand-mère ? » et la réponse est oui, même si c’est bancal. Le prêtre erre dans la bible, se perd, reprend. C’est un moment hors du temps où avec Yanou nous évitons de nous regarder pour ne pas éclater d’un rire épouvantablement nerveux, particulièrement lorsqu’il se rate et entame la prière pour les morts, le sursaut est épouvantable et personne n’ose l’arrêter (pour ce qu’il écoute…). Il rectifie seul d’un « ah non ça, c’est après » et enchaine avec une autre prière. Jamais l’expression « oh. mon. dieu. » n’aura été autant justifiée. Lorsqu’il repart, pratiquement sans un regard pour nous, nous sommes épuisés, quelque chose de l’ordre d’un rouleau compresseur pour ma part.
Tante-marraine arrive un peu plus tard, lorsqu’on lui raconte, un peu sonnés, elle voit exactement, elle souligne qu’il est comme ça à la messe aussi. Il me vient que le catholicisme vieillit.
Lorsque nous quittons la chambre, nous sommes persuadés qu’elle mourra dans la nuit. Son visage se momifie lentement, son souffle a un peu ralenti et s’enraye un peu parfois. Je voudrais passer la nuit avec elle mais je ne le formule pas à haute voix, la hernie me fait trop mal, et une tendinite s’est installée à force de caresser son visage. Si je dors sur le fauteuil, je ne vais pas m’en relever. Alors je pars, sans savoir si je vais la revoir. Je pleure en l’embrassant, effrayée par cette perte immense.
Le soir, nous avons une surprise, Cousine2 a cuisiné pour nous (vraiment, plus rien n’est à sa place dans les relations familiales et j’apprécie la fluidité qui s’installe, durablement je l’espère). Sauf que je ne sais pas pourquoi je l’espère. Je ne demande à personne de m’aimer, pas même de prendre soin. Je ne sais pas ce que je leur demande, du coup. Peut-être juste avoir un rapport à peu près sain.
Serait-ce la solitude que je cherche à repousser. La question est fortement intéressante dès lors que les sujets durant le repas me laminent le cœur. C’est trop laid pour être répété, j’ai effacé pour vous qui lisez. Nous avons beau tenter de recentrer (à coups de silences flottants de leur part), cela ne change pas grand-chose sur le fond.
Pourquoi est-ce que j’essaye de garder un lien correct avec eux ?
Probablement pour ça.
Cousine2 (la même qui a des noms épouvantables pour des voisins noirs et d’autres arabes) nous rapporte avoir entendu le directeur de l’Ehpad lancer à un jeune homme (arabe) en cuisine « alors A. tu nous as cuisiné un couscous ? ». Elle s’en offusque, balance très énervée « mais ce cliché raciste ! ».
Je me dis que rien n’est perdu.
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