J’ai vécu les trois jours les plus bouleversants, les plus puissants, les plus incroyables de ma vie. Je vais l’écrire comme je l’ai reçu, comme c’est arrivé, dans l’ordre où les choses ont été dites, parfois un peu emmêlé parce que rien jamais n’est linéaire dans ma tête. Vous garderez ce que vous acceptez de croire lorsque la spiritualité sera trop, et pourrez écouter le reste comme une histoire.
Je signalerai les moments qui pourraient être difficiles pour vous, pardon si je me rate. Sachez tout de même que tout ce qui va être écrit parlera de ma famille, de l’agonie douce puis de la mort de ma grand-mère.
8
Nous faisons la route, seulement à deux là où nous étions prévus quatre. Le départ est un peu précipité, il n’y a que peu à manger dans le frigo et les placards, les filles restent avec elles-mêmes, les grands-parents à côté si besoin. LeChat a prévu trois pizzas maison (la disproportion de parents qui partent pour la première fois). J’ai mal de ce départ et je voudrais être déjà là-bas, je suis à moitié sur un chemin, totalement dirigée vers. Je tiens ma grand-mère d’une énergie à une autre, je pleure par vagues : je vais bien puis je me noie puis je vais bien puis je me noie. Mais tant que je suis liée à elle, ça ira. Je crois.
Nous nous arrêtons deux fois dans un froid glacial, la troisième il a besoin d’un café. Le dimanche tout est fermé, et je bénis la première grande enseigne qu’on croise. J’ai besoin moi aussi de me réveiller, de manger également mais je n’ai pas faim, j’opte pour une chose étrange : un cappuccino gourmand au caramel. J’attends les commandes seule et les larmes coulent sans maitrise, je retrouve les sensations épouvantables qui m’avaient marquées à la mort de S. : la solitude entraine la chute émotionnelle. Lorsqu’il revient des toilettes, je reprends contenance, retrouve mes contours comme si je m’appuyais sur lui alors que non, pas spécialement. Mais je ne suis plus seule avec moi-même.
Si je puis me permettre : ne laissez jamais une personne seule après un deuil, particulièrement la première semaine.
Les cafés arrivent, et contre toute attente j’adore. Et surtout, ça me remonte en sucre.
Vendredi soir elle a prononcé mon nom et depuis plus rien.
J’ai su plus tard, Cousine2 est allée le samedi la voir pour lui dire au revoir, mais elle n’a pas réagi, pas bougé, rien, elle était comme déjà partie et c’était peut-être la « faute » au demi-valium donné par l’équipe de soin, tout autant que le fait qu’elle partait doucement.
Le samedi soir ma tante-marraine m’explique plusieurs choses : elle a prévenu tout de suite mamie que j’arrivais, là elle venait de demander par téléphone à une aide-soignante de le lui redire, et elle a demandé de ne pas donner de valium le lendemain pour mon arrivée. Elle est persuadée qu’elle m’attend et elle fait tout pour aider.
Le jour où je dirai du mal de ma tante, rappelez-moi cette phrase.
Nous sommes dimanche. Cela fait quatre jours, et elle ne communique plus du tout depuis deux jours.
Je pars un peu terrifiée mais moins, avec en parallèle le sentiment que je ne peux rien contrôler, qu’arrivera ce qui doit arriver. J’abandonne la chose au destin, d’une certaine manière, je ne peux rien faire d’autre que me déplacer. Je n’ai pas peur désormais qu’elle meurt avant que j’arrive, juste qu’elle meurt, je suis dévastée. Je suis en train de perdre ma grand-mère et ma maman, toute la violence est là.
Cinq heures de route, de brouillard et de neige, je ne pense à rien puis à elle puis à rien puis à elle. Impression d’être sur on/off en permanence.

Nous arrivons et tante-presque-gentille (il faut que je la renomme, c’est épouvantable ce nom ; disons Tante Yanou) nous accueille à la porte de l’Ehpad. Elle pleure et durant un instant qui dure trop longtemps, je crois que j’arrive trop tard et ça me met en apnée, ça doit bien faire quinze fois que cela m’arrive avec mes tantes, la respiration qui trébuche sur cette croyance-incertitude parce que le ton les larmes la souffrance. Mais non, elle pleure de perdre sa maman tout autant que de la voir ainsi et je suis affreusement, égoïstement, soulagée.
Elle fait le code pour ouvrir la porte, on se badigeonne les mains d’alcool et on entre, un pas dans le silence et l’irréalité. À l’accueil, une dame que je ne connais pas. Tante Yanou me présente et la dame me regarde droit dans les yeux « elle vous attend, vous savez ». Je sais, je le sais depuis le gouffre sans fonds qui m’avale depuis des jours, je le sais ou alors je crois le savoir, je ne sais plus parce que je vacille et si elle m’attend c’est que la fin est vraiment là et que je ne veux pas y croire s’il vous plait.
C’est presque tout bas que les gens nous abordent. Cinq pas, une personne. Nous quittons l’accueil et le directeur sort de son bureau pour nous dire sa tristesse. À l’ascenseur, une dame nous dit qu’elle va passer plus tard la voir, me dit « elle vous attend ». À l’étage, une autre dame. On n’a pas idée, on ne se représente pas ce que ça peut faire tant qu’on ne l’a pas expérimenté, toutes ces personnes qui vous connaissent quand vous n’avez pas la moindre foutue idée de qui ils sont, eux. Je n’ai pas compté le nombre de personnes qui m’ont dit « oh c’est vous qui appeliez tous les samedis ». Ou encore « si vous saviez comme elle attendait votre arrivée c’était évident, elle va pouvoir partir maintenant ». Ou mieux « mais vous êtes la fille de D. ! ». Et puis « elle nous parlait beaucoup de vous ». Ou encore « elle attendait beaucoup vos appels ».
La pression, mais à l’envers.
Une pression à retardement de ce qui a été et n’est plus.
Nous parlons autant à des soignants qu’à des résidents, nous sommes arrêtés tous les cinq à dix pas. J’ai découvert à quel point ma grand-mère était aimée, et à quel point elle laissait un vide. Le directeur a parlé de sa dernière danse avec elle, les soignants se sont épanchés et certains ont pleuré, et beaucoup étaient heureux de juste me rencontrer. Un peu déstabilisant.
Lorsque je parviens enfin à sa chambre, tante-marraine et oncle sont déjà là. Le choc est immense, je suis balayée quelques secondes et mon esprit choqué invoque l’image d’un zombie couché dans un lit. Je culpabilise aussitôt d’une telle pensée et pourtant. Cela va mieux lorsque je passe du côté ou sa tête est tournée (mais l’image reviendra en quittant la chambre). Elle a les yeux ouverts. Des yeux aveugles et figés, ils ne me voient pas, je suis l’invisible plongée dans le noir. Je m’approche et dans l’oreille je lui dis assez fort, c’est moi. Je fais très attention de lui toucher le côté du visage qui n’est pas paralysé et je lui caresse la joue, les cheveux, je ne fais plus que ça les trois heures qui suivent. De l’autre main je lui prends la sienne et elle m’aggripe très fort, elle serre puis dessere et serre puis dessere, trois heures pratiquement sans s’arrêter, j’ai la main épuisée fatiguée douloureuse mais je tiens celle de ma grand-mère qui me parle par contact.
Tante-marraine lui demande, « tu es contente que Ambre soit là ? » et ma grand-mère fait oui de la tête et nous sommes tous bouleversés. Parfois elle fait signe qu’elle a soif mais elle ne déglutit plus, on lui mouille les lèvres et elle remercie de la tête ou de la main. Elle est tellement présente, c’est bouleversant. Tante-marraine me dit, « tu sais elle n’était pas présente tous ses jours, elle t’attendait vraiment ». J’ai tant entendu cette phrase, je ne sais plus comment la faire mienne.
Je réalise qu’il n’y a pas de sonde alors que je m’y étais attendue. Et elles m’expliquent avec une légère pointe d’agressivité dont je comprendrai l’origine plus tard, qu’elles ont eu le choix et ont refusé. La sonde aurait repoussé l’agonie sans rien apporter en qualité de vie. Le médecin du samu a proposé soit l’hôpital avec des soins repoussant la mort et une perte de conscience totale, soit l’Ehpad avec des soins de conforts uniquement. Elles ont choisi l’Ehpad. Elles ont ma reconnaissance éternelle. Lorsque leur père a eu un AVC lui aussi, elles n’ont pas pu lui dire au revoir tant il était shouté (mais y a survécu pourtant deux semaines et demi) et le traumatisme est resté. D’où ce choix magnifique de ne pas faire durer l’agonie, tout en étant tous présents.
Tante Yanou me propose de me laisser seule avec elle et ils partent tous, mon mari avec eux. Je ne sais pas combien de temps, longtemps, je lui parle, je la remercie pour tout ce qu’elle a fait pour moi, nos années de vie ensemble, la vie si belle que j’ai eue grâce à elle et mon grand-père, je parle et avec le recul je crois que je n’ai pas dit assez, des silences se sont glissés et je n’aurais pas dû les laisser.

Lorsqu’ils reviennent, cela fait à peine deux minutes qu’elle a arrêté les mouvements de la main, elle n’en peut plus. Nous la laissons se reposer et nous partons tous boire un jus de fruit. Je pensais que rien ne passerait et pourtant il me fait du bien. C’est là, dans cette salle à manger, que tante-marraine me dit, il faut qu’on parle de deux choses. L’enfant en moi se crispe, l’enfant et peut-être l’adulte, aussi, c’est mélangé et dans tous les cas, j’appréhende. Je prends note de la tension installée, je ne sais pas ce qui va encore me tomber sur la tête.
Je note que la manière de me parler est pour la première fois, d’adulte à adulte. À quel moment ai-je bien pu grandir ?
La première concerne la maison de mes grands-parents, dont j’ai un tiers. Cousine2 n’a jamais trouvé de maison à acheter qui convienne (prix et critères), et ils voudraient finalement acheter celle-ci, à un prix assez bas (mais correct) pour pouvoir poser les travaux nécessaires, dont l’isolation (c’est une passoire), l’électricité (date des années 60) et le tout-à-l’égout (n’existe pas), ainsi qu’un aménagement des pièces (ma chambre va devenir la salle de bain…). J’ai failli dire le chiffre à sa place lorsqu’elle prononce le montant, une fulgurance. Je ne consulte même pas LeChat (en réalité non concerné de toute façon) et je dis d’accord. Le projet est chouette et je me fiche de l’argent, j’ai droit à un premier sourire et j’espère que la seconde discussion sera aussi facile à gérer.
LeChat leur demande si mamie sait que sa maison va rester dans la famille finalement et lorsque tante-marraine me dit non, je lui dis qu’il faut le lui dire là en remontant, c’est important et elle réalise qu’effectivement, il faut, elle n’y avait pas pensé. Les essentiels disparaissent parfois dans l’urgence.
La deuxième arrive par mon oncle (son mari), tante-marraine n’arrive plus à parler, l’émotion l’embrouille. Il m’explique. Lorsque à la Toussaint ils ont emmené mamie sur la tombe de ma mère, elle a demandé « mais pourquoi donc elle n’est pas avec son père ». Et la question est intéressante. Après toute une vie où père et fille se sont déchirés-détestés, où ses sœurs ont évincé ma mère de l’héritage à la mort de mon grand-père, où elles ont souvent cette phrase « c’était son père, à elle aussi », ou ma mère a été placée dans un caveau familial du côté de ma grand-mère dans une autre ville, ou tout absolument tout donne l’impression que ma mère n’est pas la fille de son père, oui, la question est intéressante. J’écoute comme je n’ai peut-être, jamais écouté. La phrase de ma grand-mère les a beaucoup remués. Au point qu’ils ont acheté un emplacement dans le cimetière de mon grand-père, rapatrié dessus l’urne funéraire, prévu d’y placer celle de ma grand-mère, et commandé une pierre tombale sur laquelle ils ont fait une simulation, qu’ils me montrent, avec le nom de mes grands-parents, les noms des sœurs, celui de mon oncle et… celui de ma mère. Si je veux bien. Qu’elle soit déplacée. Avec tout le monde. Mon oncle a les larmes aux yeux quand il m’en parle, au point qu’il semble qu’il n’arrivera plus à parler. Il m’explique aussi, il faut attendre cinq ans pour déplacer un corps, ça serait donc pour dans trois ans, et ça coute évidemment de l’argent d’autant qu’il faudra racheter un cercueil.
Et je ne réfléchis pas, je dis d’accord. Je ne vais pas rater l’occasion de voir ma famille se tenir unie, s’unir même, pour la première fois de leur vie – et de leur mort. Dommage que ça leur ait pris tant de temps, mais je me tais et dis seulement d’accord.
J’ai la sensation, terrible, violente, impensable, que nos liens à tous se brisent au sol et dans un même mouvement se reconstruisent mais différemment. Que j’appartiens soudain réellement à cette famille. Que la disparition proche de ma grand-mère ne signera pas la fin de nos rapports. Ce mouvement est puissant et je suis la seule à le sentir.
Et chacun fait ensuite comme si rien d’important n’avait été parlé, ils me montrent des photos d’un cousin éloigné (fils d’un des frères de ma grand-mère), avocat entré en politique, sa nouvelle maison-chateau et alors qu’ils critiquent argent choix maison tout, il appelle sur le téléphone de ma tante – le karma. Je l’entend presque crier, son énervement passe entre nous et ma tante complètement démontée effondrée lui passe son mari (mon oncle) : il est scandalisé que ma grand-mère ne soit pas hospitalisée avec les meilleurs soins possibles. Longue explication, non elle ne souffre pas, elle est prise en charge, elle est dans sa chambre c’est à dire un espace connu et sécurisant, au milieu de personnes qu’elle aime et la connaissent. Difficile à entendre. Sensation que l’argent appelle l’acharnement, quitte à déshumaniser la mort.
Nous rangeons les verres et les jus de fruits et nous remontons dans la chambre de ma grand-mère, arrêtés par une personne puis une autre, encore une autre. J’ai envie de dire « je sais » quand ils me disent « elle vous attendait » et je me tais d’un sourire triste chaque fois.
Je reprends la main de mamie, qui a de nouveau la capacité de me serrer désserer serrer désserer serrer la main avec toujours cette sensation qu’elle me parle dans ces mouvements incroyables – ou trouve-t-elle la force. Tante-marraine lui explique pour sa maison et quand elle lui demande si elle est heureuse, elle fait un énorme oui de la tête qui nous fait rire et pleurer. Dans le couloir, on entend une aide-soignante demander de loin « c’est qui cette Mme D*************n » et une autre de lui répondre « mais si tu sais, c’est celle qui dansait avec le directeur « . La seule et unique résidente à danser avec le directeur effectivement (sa fierté, tellement).
Une infirmière vient, on sent sa tristesse, l’air est comme ralenti avec nous puis avec elle. J’ai une intense reconnaissance pour cette femme qui prend le temps de lui dire « je vais vous essuyer l’œil » et tous les gestes suivants avant de pratiquer ; il y a un respect et une douceur dans cet Ehpad qui est bouleversant.
Nous sommes là depuis trois heures, nous sommes tous épuisés, à commcencer par ma grand-mère. Je lui dis je reviens demain et elle dessere la main. Elle s’endort très vite, si vite. J’aurais tellement besoin de l’oxygène, là tout de suite.
Chez ma tante-marraine où nous nous retrouvons, LeChat aide à mettre la table là où moi j’ai trop mal pour être debout – j’ai l’interdiction d’aider. Et je rigole ouvertement parce que les filtres ont sauté avec la fatigue : tante-marraine lui demande s’il est gaucher, bien sûr il demande pourquoi mais j’ai compris : il a mis les couverts à l’envers. Famille bourgeoise, qu’est-ce que tu veux faire contre ça : une fouchette ne peut pas prendre la place d’un couteau.
Cousine2 arrive avec la petite (9 ans) qui doit être gardée durant les vacances pendant qu’elle travaille. L’état de ma grand-mère nécessite que ma tante soit libre de ses mouvements, alors Cousine2 vient dormir là pour que la petite ait quelqu’un à la maison « si ». Elle me dit à peine bonjour, de loin, avec l’excuse d’un bouton de fièvre que je ne vois pas. Deux ans ou plus peut-être, qu’elle est comme ça avec moi. Distante. Elle me parle du bout des mots, me regarde du bout des yeux, j’existe dans une périphérie lointaine. Je l’ai mis sur ma personnalité. Elle voudrait que je l’appelle, prenne de ses nouvelles tout le temps, que je sois une personne capable de cette prouesse, faire exister l’autre. Je ne sais pas faire exister l’autre à distance.
J’ai eu tort.
Ma tante lui parle de la maison, de l’accord que j’ai donné. Elle dit « Oh. D’accord ». Je prends le temps de lui demander si c’est un plaisir ce projet ou si c’est par défaut ; c’est bien ce que je pensais, par défaut. J’en suis désolée pour elle. Ils ne trouvent rien depuis trois ans, ils en ont marre. Et nous parlons d’autre chose.
Sauf que je sens ma cousine présente ou plutôt non, c’est moi qui le suis dans son regard, j’existe. Lorsque nous partons pour le gîte, elle me prend même dans ses bras.
Je crois que je viens de découvrir que la maison pesait entre nous. Je n’ai pourtant jamais mis de pression, jamais demandé où elle en était, à personne, dans ses recherches pour qu’on puisse vendre, j’ai respecté les rythmes et les démarches sans m’impliquer alors même que j’aurais préféré qu’elle soit vendue avant la mort de ma grand-mère – par simplicité. Je les ai laissés libre, et ça n’a pas suffit.
Toute la complexité des rapports humains.
Des années à ne pas se connaître, tous.
C’est perturbant.
Pour autant ma famille n’est pas subitement devenue parfaite, il ne faudrait pas non plus projeter une image pleine de paillettes. Le repas a été émaillé d’homophobie, de grossophobie et de racisme, et LeChat a réussi tout en douceur a au moins recentrer le débat concernant le premier (il y a eu un flottement amusant de leur part, pardon si j’en souris). Nous n’aurons jamais les mêmes valeurs, ils seront toujours compliqués à gérer. Disons, c’est une journée où j’ai découvert des personnes sous un autre jour. Avec davantage de nuances. Et plus d’intégration me concernant.
C’est plus que ce que j’aurais jamais pu espérer – je ne l’ai jamais espéré.

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😙😙😙😙😙💕
Des pensées et de la douceur