Dimanche 14
Je parle avec Blanche de ce concert que j’ai envisagé mais où je n’irai pas, faute d’un équilibre sensé entre dates et lieux. LeChat a parlé de Marseille, mais bien trop loin pour un retour de nuit sans hôtel, et on a même failli se rendre à je-ne-sais-plus-le-nom-de-la-ville parce qu’il était à une heure de là où on vit son frère, mais c’est in-extremis que j’ai vu que le concert était debout ce qui me le rendait impossible. Je ne doute pas que je vais danser sur mon siège, mais Solann n’a pas tant de chansons sur lesquelles être debout soit absolument nécessaire. La douleur serait épouvantable. Le projet s’est effondré comme ça, sur des jambes ingérables. Elle aura d’autres concerts, et je n’ai même pas déterminé si c’était si important de m’y rendre. D’autant que j’appréhende deux chansons (il faudra bien pourtant, que je m’y attaque et le regarde en face un jour).
Blanche, qui n’écoute pas de musique, jamais, j’insiste, (c’est du bruit), mais accepte dans ses oreilles quelques rares personnages tel Brassens, me dit « oh mais je la connais ! Elle chante Rome ! Je veux y aller moi à ce concert ! Au besoin j’y vais toute seule ». Oo
Je crois que ce qui fait qu’une amitié ou un amour tient dans la durée, c’est la capacité à étonner encore, après 20 ans (LeChat) ou 26 ans (Blanche). Il me semble. Que cela. participe. Beaucoup. Je ne suis pas remise de sa réponse.
C’est donc fort étonnée impressionnée perplexe que je me retrouve à organiser un concert avec Blanche, et peut-être aussi avec un, deux, ou trois de nos jeunes (nous attendons une réponse essentiellement parentale). Est-ce que j’ai compris ce qui venait de se passer ? Pas du tout.
LeChat est devenu soudainement rabat-joie, « mais ça va couter cher ça » (le train vers Paris n’est pas donné). Oui. Sans aucun doute. Il faut savoir qu’il n’envisageait de m’accompagner que par amour et n’était donc pas très enthousiaste de base. Ce qu’il a déjà fait avec Mylène Farmer (il a beaucoup apprécié la mise en scène), puis Zaho de Sagazan (il a passé un très bon moment), n’est pas reproductible sans heurts bien qu’il y mette les formes. Lorsque je lui ai parlé de Solann, il a eu cette phrase « au moins, on comprend ce qu’elle dit ». Une balle perdue pour Mylène, que je ne peux guère dévier : la mauvaise foi, ce n’est pas trop mon domaine (enfin je peux, mais j’évite si ce n’est pas dans l’humour).

Et pendant que s’organise au téléphone ce concert improbable avec Blanche qui trouve que la musique c’est du bruit (ce qui me rend folle), je dessine un champignon qui me prend absolument tout mon temps : la matière dessous (acrylique) n’est guère propice à la coloration, je galère avec délectation. Le feutre à alcool a tendance à traverser la peinture trop finement étalée, j’oublie à peine posé. Le crayon de couleur peine lui, à l’inverse, à s’imposer alors je passe et repasse. Et lorsqu’il s’est suffisamment installé, je tente un petit coup de feutre à alcool (en comptant sur l’effet imperméable du crayon) et miracle, ça fonctionne et fonce la couleur sans traumatiser le travail mis en place de l’autre côté. C’est peut-être ça le travail analytique, revenir et revenir encore jusqu’à ce que ça puisse rester.
Je transforme les taches noires volontaires-involontaires en feuilles volantes ou en branche d’arbre, puis je colle deux autocollants sur cette page improbable (il y a même un produit pour les cheveux qui la constelle (les taches marron)). J’apprécie un lâcher-prise que je n’ai jamais eu, que j’ai tenté d’avoir durant des années : je prends tout et n’importe quoi et je le pose sur une page de livre, c’est le plus grand délire au monde et j’adore.
Qu’est-ce qu’il s’est passé ? À quel moment j’ai basculé du dessin normé lissé impeccable à la plus grande pagaille ? Je n’y comprends rien. Je n’ai rien décidé. De page en page je me permets une liberté nouvelle. Je n’ai rien inventé, tout ça estt très classique, mon art ne va rien révolutionner, c’est en moi, à l’intérieur, que la tempête a eu lieu et que plus rien n’est à sa place mais parait, pour une fois, à la bonne. À peu près. Ça ripe à des endroits. La famille maternelle grippe fortement, et je doute d’aller bien si je creuse certains sujets mais justement, j’ai la sensation de creuser à la colle et au ciseau et d’extraire ce qu’il faut pour reprendre pied. Ou je me trompe et je colle et cisaille des plaies qui vont me faire saigner à terme. Est-ce important1.
L’angoisse s’est tue. Elle m’observe – qui sera la prochaine. J’ai des nuits où mes yeux se ferment. Je dors assez, je ne vais pas dire bien mais je dors. Assez – pour un corps foutu enterré dans une voiture, les nuits s’en sortent bien. J’ai des rêves tellement construits, tellement solides, je pourrais les écrire en roman sans la moindre incohérence. Et le dernier me disait que j’avais trouvé la sortie, je sortais et puis j’y retournais, je repartais en arrière parce que c’était ce qu’il fallait faire mais j’étais en danger, même si c’était à faire. Depuis j’y pense. Au danger à.
Et Solann fait partie de ce retour arrière.
Je ne dessine pas les failles, je pose les couleurs de, j’esquisse de loin. Je me prends encore les pieds dans les blessures, ce qui hante prend des détours. Alors je ne sais pas pourquoi. J’ai, dans le papier la colle le pinceau, bizarrement, la sensation de m’occuper de ces blessures anciennes. D’une partie. De soigner des choses.
Je ne sais juste pas encore quoi (ni comment cela se produit).
– ne touche à rien, surtout
Je crois que c’est ça, un artiste. Je crois que c’est quelqu’un qui a son corps ici et son âme là-bas, et qui cherche à remplir l’espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l’encre ou même du silence.
– L’épuisement, Christian Bobin




Matériel utilisé :
acrylique, feutre à alcool, crayon de couleur, retouche couleur pour les cheveux (acajou… pff on dirait du cacao), autocollants, stylo gel blanc, stylo-feutre, magazines, dessin perso, serviette en papier, brindille séchée
Partages :
. Série : The Newsroom (2012), ma critique
. Musique : Solann – La lune
- je sais j’ai un humour épouvantable ↩︎
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J’adore cette citation de Bobin (j’adore Bobin).
(j’adore Bobin aussi)
Le coup de la retouche cheveux, j’avoue, tu m’as scotchée. C’est génial ! Vive le lâcher-prise ! Et vive Bobin, enfin sa mémoire et son œuvre.
Le coup de la musique associée à du bruit, je peux partager, parfois, j’avoue, comme ce soir où rentrée épuisée, tout son m’agresse, bonne musique comprise. Mon cerveau est dans ce cas plus capable de coller ensemble mélodie, instruments, paroles et poésie, souvenirs, le tout de devient en ce cas qu’agression, bref, au lit !
Merci pour tes billets, tes partages✨💕
Ça m’ennuyait de jeter ce produit quasi neuf ^^ Mon cerveau est passé en mode « que puis-je utiliser » même si c’est délirant.
Pour le coup moi aussi. Mais c’est une phase due à une intense fatigue, ça s’explique. Je reste perplexe que cela puisse être en quasi-permanence (je comprends comment c’est possible, je touche du doigt le mécanisme, mais je ne peux tellement pas vivre sans musique que ça me perturbe).
De mon côté je cherche pas à comprendre. Déchiqueter-coller me fait un bien fou alors je fonce. Je pense que dans tout processus créatif où on est immergé à fond et où on s’éclate, le cerveau en profite pour libérer des trucs, remettre de l’ordre, dire ce qu’on ose pas dire. Un truc comme ça…bon week-end !
À l’inverse je cherche toujours à comprendre, je ne sais pas faire autrement. Mais je te rejoins, le cerveau y libère des choses. Tout à l’heure j’ai rangé dans des petits flacons beaucoup de petites choses à coller un jour, c’était apaisant comme un puzzle, je sentais que dans ma tête je rangeais aussi. Je trouve ça extraordinaire.
Bon week-end à toi aussi 🙂