Je suis rentrée, les jours ont passé. La douleur a reculé puis s’est réinstallée, un peu trop forte. Peut-être parce que j’ai découpé et collé du papier dans mon journal créatif, ou que je suis retournée travailler mercredi, ou qu’il fait froid, là, dehors. Je ne sais pas. Je crois que c’est le froid, je ne statufie mes doigts que l’hiver (oh comme c’est faux, cette année c’est arrivé en dehors pour la première fois). Mercredi j’ai tenu la poêle où avaient cuit les brocolis, le temps de verser dans mon assiette j’avais bloqué mes doigts, figés sur le manche à pleurer – banal. Depuis, la douleur réinstallée, donc. Je ne suis pas une personne raisonnable, je continue de vivre en entrouvrant tous les ciels – mais plus lentement que toi.
Ma tante-presque-gentille m’a dit « ma voisine prend du collagène pour ses rhumatismes, puisque tu en manques tu devrais en prendre » et elle m’a envoyé la photo du produit comme si elle détenait la solution de tous les maux de la terre. Vague lueur d’espoir aussitôt tuée par les spécialistes de ma maladie, ça ne sert à rien pour moi. Je n’aime pas les lueurs d’espoir aussitôt tuées. Même si c’était gentil.
Sur trois phalanges de la main gauche, celle qui s’est figée le matin, sont apparus de petits bleus plutôt gris, d’ailleurs – je ne me suis pas cognée.
Les matins, j’étends le linge avant le soleil, il n’a pas encore dépassé les toits et les zéro degré qui m’accompagnent sont une torture pour les mains, j’apprends à me souvenir de prendre les mitaines – j’apprends vite en ce moment. Le froid aiguise toute sensation comme des lames, c’est difficile.
Chaque matin est une répétition, je dérouille les doigts sur la chaleur d’une tasse de thé, le ciel est presque bleu et le vent arrache les branches mortes de l’année, le linge tient par miracle aux épingles enfoncées sur la corde et je valdingue avec. Une fois c’est la bassine qui s’envole sur le chat affolé.
Je n’arrête pas d’oublier d’arroser les plantes en pot dehors, qui s’assèchent.
Un matin où je n’ai pas de linge et que je crois rester au chaud, la factrice tape à la fenêtre et me fait sortir malgré tout dans le froid, elle a un colis pour moi. J’avais oublié, et je crois que j’ai oublié parce que je n’y croyais pas, mais j’ai gagné un livre lors d’un concours parmi 1400 autres personnes. J’ai participé uniquement parce que sur la couverture, il y avait des dragons, je n’ai aucune idée de ce qu’il vaut. Kira m’a signalé que j’aurais pu aussi participer parce qu’elle est aux couleurs du drapeau trans. En effet.
Deuxième fois en onze ans que je gagne à un concours, les deux fois il s’agissait d’un livre (et le premier était celui signé par Neil Gaiman, oui je l’ai toujours, j’ai perdu le combat contre ma conscience). Je me donne rendez-vous dans onze ans pour un troisième.
Samedi (le 15) ma grand-mère m’a assuré que « J’ai trois-cent-quatre-vingt-dix-sept ans passés, quand même ». C’est sûr, ça fait beaucoup. J’ai bien essayé de retirer le trois mais non, elle y tenait, elle était très très vieille. Sans doute une histoire de ressenti, j’entends comme elle se sent vieille et j’ai dit d’accord. D’accord tu as trois-cent-quatre-vingt-dix-sept ans passés. Je crois que de mon côté, puisque nous avons elle et moi cinquante ans d’écart, j’ai trois-cent-quarante-huit ans ; ça expliquerait bien des choses sur ce corps.
Quelque part dans la semaine, je tombe dans un manhwa (manga coréen), Seule la mort attend la vilaine. Je développe pour cette histoire une obsession pénible et incompréhensible : je n’arrive pas à m’arrêter de le lire, je les enchaine sur un webtoon sans saisir les raisons de cet engouement. Je suis accro – mon cerveau refuse de faire autre chose. Nous avons acheté le premier tome, sans réaliser qu’acheter les sept autres s’il était bien, ramenait la chose à 120 euros, sur une histoire pas terminée. Je ne sais pas qui peut encore se permettre d’acheter autant de livres, en dehors de quelques personnes riches. Webtoon, donc (et j’en suis la première attristée).
Jeudi, les mains reviennent doucement vers un murmure de douleur, quelque chose de l’ordre du raisonnable. Même si je les entends plus qu’avant l’automne, le froid est une souffrance à elle seule, j’ai décidé que ça irait. Je ne peux pas encore manipuler l’argile, alors je triche avec mes mains ; je fais tout autre chose et plonge dans l’art malgré tout. Comme peindre la citrouille au sourire, vernir le fantôme, ou encore, coller des bouts de papier ensemble – le journal créatif commence à prendre une grande place dans mes journées. Ou aussi, lire à haute voix à mes filles, l’histoire La patte du chat, des Contes du chat perché – je suis retombée en enfance pendant ces minutes, je me suis revue assise dans ma chambre à lire ce livre, bien plus jeune qu’elles. Avez-vous remarqué comme les parents ont le mauvais rôle ? C’était mon plaisir. J’ai rêvé d’un chat qui faisait tomber la pluie.
L’instant a aussi rappelé aux ado.es le temps où je leur lisais une histoire, beaucoup de douceur et de rires.




Je partage mes photos sur le créatif que je mets en place doucement, avec trois personnes qui n’ont pas accès au blog. Et j’adore. Les échanges, les joies, les discussions, les liens qui se resserrent autour sans que je l’ai vu venir. Se priver d’art est effectivement une hérésie, une manière efficace de renoncer à des liens magnifiques, d’isoler les gens, d’enterrer des idées ; il est compréhensible que ce soit la première chose visée lorsque des régimes totalitaires ou assimilés tentent de s’installer. Que sur une montée de l’extrême droite, des écoles d’art soient menacées de fermeture ou qu’ils coupent des subventions culturelles partout devraient nous inquiéter bien davantage.
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Lire des histoires à haute voix à mon fils – voilà un de mes plaisirs…et je me souviens d’un de ces contes, que je lisais petite et qu’il a adoré aussi.
Joli journal ou quand les doigts s’activent à créer, modeler, écrire une histoire de multiples façons…
L’art questionne et l’autoritaire ne veut surtout pas que l’homme réfléchisse alors on fait n’importe quoi. Mais je crois que l’artiste sait résister – c’est sa force vive même dans un monde où on essaie coute que coute de l’éteindre.
C’est merveilleux de continuer à lire, parfois, une histoire à haute voix ^^
L’artiste résiste mais à quel prix parfois… j’espère que nous n’en arriverons pas là :/
Tellement d’accord sur tes propos sur l’art. Créer relie à soi et relie aux autres. Voir de l’art fait rêver, admirer, développe idées et envies, libère, fait partager des émotions. Je crois que quand je vais au ciné ou voir des expos, j’aime tout autant le contenu que le fait de partager en silence des émotions avec des inconnus que je ne reverrai jamais. Je me sens alors pleinement dans le monde.
J’aime tes pages. Merci de les montrer. Déchiqueter du papier et coller, c’est mon truc. Faut que je me fasse 2/3 sessions chaque semaine sinon schlack le stress, la pression se pointent sans trop de raison, le collage c’est mon garde-fou.
Le prix des livres est devenu incroyable oui. Vive la seconde main et les prêts entre copines. Très douce semaine à toi ✨
Je te rejoins totalement ! L’art est peut-être l’un des rares moments où je me sens connectée à d’autres personnes.
Merci 🙂 C’est chouette que ce soit un garde-fou, on en a tous besoin d’un. J’aime la concentration tranquille que cela demande, le déplacement des morceaux tant que ce n’est pas collé, come cela prend forme avec le temps qui passe. Heureuse de partager ça avec toi 🙂
Exactement cela pour le collage. Choisir des images dans de vieux magazines, assembler, coller, joindre quelques mots découpés, un vrai bonheur. En écoutant un podcast ou de la musique, un vrai ressourcement. Et on est toujours surprise du résultat, je trouve que ça traduit à chaque fois notre mood ou nos besoins du moment, c’est incroyable. Contente aussi de partager cela avec toi. Je montre aussi certains de mes collages dans mes billets de blog. Bonne journée !
Aujourd’hui j’ai trié mes anciens découpages de magazines par couleurs, ça m’a fait presque autant plaisir que d’en coller 😀
Je le fais en musique et effectivement ça suit totalement mon humeur. Ce que je trouve merveilleux et apaisant ^^
Oui je les ai vus, c’est chouette.
Bon week-end à toi 🙂