9
À peine petit déjeuné, je m’occupe du fichier de la banque pour mes tantes, et ça me prend deux heures parce que ça ne fonctionne pas évidemment, entre ma connexion internet de campagne lamentable et la reconnaissance de ma carte d’identité qui refuse d’être vue. Lorsque j’arrive à clôre la chose, je me pense débarassée. Tellement, mon PC lâche la rampe.
L’ordinateur tourne dans le vide à tenter de se réinstaller, j’écoute makoto san, la douleur (générale et cervicale) est désagréable sans être violente, je lis le grain de folie d’une autre qui me rappelle Blanche et j’ai comme une épiphanie, quelques secondes d’un bonheur léger où je vais simplement bien. L’aspect transitoire de ma vie m’apparaît comme une bulle douillette, à n’être que moi. L’absurde n’est plus, comme si rien ne pouvait plus s’écrouler. Lorsque je regarde de loin l’avancée de la réinstallation sur l’écran bleu roi, j’ai une bonne vue d’ensemble de mon bureau ce qui me permet une constatation : peindre ne fait qu’accroître ma tendance au chaos.
Depuis le canapé, je suis détendue à un point impressionnant – à croire que je me suis shoutée. Je suis donc particulièrement surprise lorsque ça dérape –il doit être 20 heures. L’insidieux ne m’échappe pas habituellement et pourtant je suis incapable de préciser l’instant où ça a débuté, je n’ai aucune idée de comment je suis passée d’un état d’apaisement absolu à la douleur épouvantable dans la poitrine. LeChat s’affole et pense à une crise cardiaque, je suis très sereine et pense à des tensions dûes à la semaine passée. Je n’ai pas la sensation que je vais mourir, j’essaye de le rassurer. Pas évident, il y a une semaine il a perdu une patiente de notre âge, sous ses mains à lui les siennes, il massait ce corps sous ses mains qui avait déjà abandonné, avec exactement les mêmes symptômes (je rappelle que les symptômes chez une femme ne sont pas les mêmes que chez les hommes). Je suis certaine que ça va, il est prêt à partir aux urgences. Les heures déroulent leurs secondes leurs minutes leur vie entière. La douleur ne passe pas malgré une bouillotte posée sur la poitrine (ça aurait dû détendre les muscles et autres), je suis déchirée de part en part et les exercices de respiration pour m’apaiser n’apporte rien non plus. Deux heures du matin ont sonné depuis un moment, j’ai l’impression que si je cale ma tête très en arrière, la douleur diminue… je tente une position plus normale et je me fais déchirer la poitrine alors je remets la tête en arrière : c’est inconfortable mais au moins on finit lui comme moi, par s’endormir. J’ai mal un peu toute la nuit mais dès que je regarde en arrière, je vais presque bien.
– regarder en arrière, l’ironie.


10
Je me lève, un peu douloureuse dans la poitrine, mais très gérable cette fois et je rassure LeChat par SMS. Moi, je vais beaucoup moins bien par contre, ce que je me garde de lui dire (il a eu assez peur comme ça). Je manque de sommeil, j’effondre un peu tout, ce qui a tenu et me semblait suffisamment solide ne l’était peut-être pas. Les tremblements de mes mains m’indiquent que j’en ai trop fait, que tout a été trop, que le bruit a été un enfer, que la crise n’a été endiguée que parce qu’il me fallait vivre Paris. J’ai tant tiré, la corde a lâché – ça ou la mauvaise nuit. C’est donc dans un état un peu second que je dois gérer la paperasse imposée par mes tantes, qui me revient en boomerang sous la forme d’un coup de fil bancaire.
Je passe deux heures trente à m’occuper avec la banquière, de ce bidule indivis pénible que je n’ai pas demandé, pour une maison que je voulais vendre il y a deux ans et ne l’a jamais été. Trente minutes avant le rendez vous de mes tantes, elle m’appelle pour que je complète le dossier d’une feuille d’impôt, difficile à trouver sans mot de passe – le pc est comme neuf, mais est aussi vide de moi. Je fais tout en même temps, remettre mes logiciels importants, chercher sa preuve que j’habite chez moi, le tout sans m’énerver (non je ne peux pas prendre une facture au nom de mon mari, ou alors il faudrait qu’il fasse un courrier comme quoi j’habite chez lui alors que je suis propriétaire, on croit rêver, premières phrases peu sympathique da ma part ; elle n’y est pour rien, mais c’est délirant, tellement, d’être une femme). Une migraine tenace s’installe, ma vision se réduit petit à petit, je suis donc plutôt mal et déjà bien agacée lorsqu’elle me dit « je vais recevoir d’ici quelques minutes votre tante et votre mère ». Alors. Comment te dire. Si tu devais recevoir ma mère dans ton bureau, nous n’aurions pas cette conversation. Je lui balance un très peu aimable et fortement incisif « ma mère est morte » et elle ne sait plus du tout où se mettre, ce qui était le but : nous sommes désormais deux à ne pas vouloir être ensemble au bout du fil (le pire… je ne sais pas pourquoi j’ai répondu ça ni comme ça, je suis normalement une personne très agréable, même agacée ; à ma décharge, les douleurs de la nuit, peut-être). Lorsque je raccroche enfin sous sa tonne de remerciements, j’espère ne plus jamais devoir entrer en contact avec elle (sympathique pourtant, mais voilà).
Pour finir, les douleurs étaient « seulement » dûes au pincement des cervicales – dixit la Doc plus tard dans le mois.
13
Il y a quelques semaines, LeChat m’a fait remarquer que je regardais souvent par-dessus mes lunettes (sur la table, le bureau, etc) penchant de fait ma tête dans un angle improbable et violent. J’ai un peu balayé la chose en mode « euh oui peut-être », avant que je ne me vois faire et acte que ah ah, n’importe quoi je vais faire attention évidemment. Et de le refaire cinq minutes après. J’envisage de changer de lunettes, à savoir abandonner les progressives que j’adore mais que je gère n’importe comment visiblement, pour prendre deux paires, une de loin et une de proche. Ce qui m’agace, mais je ne vois pas vraiment quoi faire d’autre, ça fait quelques jours que j’essaye d’arrêter un geste que je fais sans réfléchir, sans succès. L’opticienne dit d’accord mais me prend un rendez-vous d’abord pour vérifier ma vue (la tension occulaire l’empêche de le faire elle-même) pour lundi prochain. Elle me pose mille questions sur mon état, le SED, j’ai l’impression d’être chez la psy et me sens tellement fragile que lorsque je parle j’ai la main devant la bouche (LeChat me fait signe de la retirer, je ne l’aurais pas vu sinon). Lui se tend sous les mots que je prononce. Il me dira plus tard que c’est dificile d’entendre mis tout ensemble comme le quotidien pèse, en tant qu’aidant il ne veut savoir ni où je suis ni où il est – le déni le fait tenir, je crois. On ressort lui très grognon, moi soulagée d’avoir été entendue par une personne. Cela ne m’arrive jamais. Je repars (vraiment comme de chez la psy) avec une ordonnance pour mes problèmes de cervicales : je devrais faire du yoga et acheter du baume du tigre rouge pour détendre les muscles – la facilité des personnes qui ne souffrent pas mais savent.
J’achète le baume du tigre en souvenir de mon enfance et de Yanou, mais pose le yoga dans un coin un peu sombre : il me faudrait un cours pro axé sur le SED et ça, je ne suis pas prête de trouver. Surtout si je ne cherche pas, laissez-moi à mon propre déni.
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Je reçois par sms, un code pour un colis que je n’attends pas, ce qui me fait hésiter : arnaque (donc je dois supprimer et bloquer) ou vrai arrivage non attendu. Dans le doute, j’attends un peu. Dix minutes passe, je reçois sun appel de quatre secondes (respiration et la personne raccroche) d’un 06 inconnu, et trois minutes après le même numéro m’appelle. Je le vis bien, franchement, mais je me demande si c’est pertinent de décrocher, à ce stade. Au bout du fil, une vraie personne cette fois. Qui m’explique : il a une dame devant lui qui s’est trompée en rentrant le numéro de téléphone pour recevoir un colis, est-ce que j’aurais reçu un code ? Parce que sinon il ne peut pas lui donner son colis…
Donc. Je récapitule.
Nous sommes dans un monde où 1) le facteur a un colis à délivrer qu’il tient dans ses mains et 2) la personne est devant lui, nous serions en droit de penser que cela va bien se passer, que le colis va changer de main. Mais non. Il faut un putain de code. Le progrès, il paraît.
– je me demande encore si j’ai été victime d’une arnaque, ceci dit.
J’ai beaucoup de choses à faire, vraiment beaucoup. C’est pourquoi à la place, j’organise mes recettes en vrac sur le pc en une chose carrée, précise et reproductible. Je finirai par y voir clair, à terme.
15
Nous partons voter sous un soleil splendide mais glacial, avec mon beau-père – co-voiturage. La décision est simple à prendre : une seule liste, apolitique. Le bientôt nouveau maire l’est déjà depuis deux ou trois ans par intérim, le précédent étant parti voir ailleurs si l’herbe était plus verte (une opportunité dans les îles, ceci n’est pas une blague). Ca s’est bien passé jusque là, espérons que cela continue. Mais je dois dire, j’apprécie qu’il ne se revendique d’aucun bord.
16
Il est 8h00 lorsque le téléphone sonne : la secrétaire de l’ophtalmo annule mon rendez-vous de 9h, repoussé à la semaine suivante. Je me suis levée tôt pour rien, ce qui me laisse du temps pour écrire et lire.
[TW claustrophobie]
Il me dit « je reviens » et je lui tends mes bagues et après réflexion mon sac, il accepte les bagues, refuse le sac : « je serai revenue avant que tu passes ». Mais le service est rapide et je pars avant son retour. J’ai dû lire deux paragraphes, apporter ma liseuse n’était pas rentable. J’abandonne le sac derrière moi dans la petite pièce, je n’aime pas du tout.
Elle me dit, éviter de déglutir autant que possible . Durant dix minutes ? Elle me cale un casque anti-bruit que je replace mieux, mais je sais déjà que sans musique, ça ne servira pas et que je vais en crever sur place.
Je suis emportée dans le tunnel et soudain la voix de la femme me demande mais comme de très loin, vous vous appelez comment et j’ai la sensation de lancer mon prénom comme une bouée à la mer. La paroi est trop proche, je vais mourir asphyxiée. Ou alors du bruit. Des deux.
L’IRM me frappe les neurones et le peu de ce qui me tient debout ces temps-ci. Je ne bouge pas et je voudrais hurler, je ne bouge pas et je voudrais frapper les parois parce que le hurlement de la machine me rend folle, je déglutis mille fois parce que plus j’y pense plus j’ai besoin, je ne bouge pas et je tiens la sonnette dans la main droite, je ne bouge pas et je voudrais la presser et pleurer et sortez moi de là par pitié. Les dix minutes les plus longues je pourrais marcher dans la forêt, je déglutis, je ferme les yeux je pourrais être dans une forêt il y aurait beaucoup d’arbres je respire doucement la peinture, je pourrais peindre le bruit me tue j’ai rouvert les yeux bêtement je referme je déglutis je panique et je reprends je rouvre involontairement et referme les yeux je marche dans une forêt il y a beaucoup d’arbres et je peux peindre et marcher et courir et voir les oiseaux est-ce qu’un jour ils vont créer un appareil silencieux et merde je déglutis je reprends je marche dans une forêt il y a beaucoup d’arbres et je peux marcher et courir et entendre les oiseaux et voir un renard est-ce que c’est bientôt fini ce putain de bruit infernal je déglutis deux fois d’affilée sans contrôler, et les tambours de cette forêt immense et verte m’engloutissent définitivement.





17
Les résultats sont déjà là. La hernie est invalidée, je flotte entre soulagement et désespoir. LeChat lui, dit que non pas du tout, même si le mot n’est pas écrit pour lui il y a trois hernies (deux modérées et une sévère) et de l’arthrose sur la quatrième intersection. Moi je crois que je suis juste devenue vieille et qu’il n’y a rien d’autre que ça. J’ai 48 ans bientôt un peu plus et je souffre comme une vieille dame depuis ma naissance, les vertèbres ont juste enfin compris qu’il y avait cet âge gris installé depuis les premières cellules. Elles sont usées abîmées et c’est douloureux, l’usure de l’âme, elle griffe. Je doute d’atteindre l’âge de ma grand-mère si on ne trouve pas de quoi me soulager.
Je ne coïncide plus, je veux dire… j’ai perdu quelque chose. À sa manière peut-être, c’est ce que dit le corps, j’ai déphasé l’enfance comme on trébuche sur une pierre. Un petit côté lutin qui s’extasie au moindre mouvement d’une feuille et qui soudain ne voit plus la forêt.
Le chagrin alors. Peut-être le chagrin.
Peut-être qu’il pèse trop.
19 [TW rêve et mort]
J’essaye de répondre aux commentaires et une vague me submerge, une eau nuage qui se déverse jusque dans la tasse de thé. Combien de temps pour ne plus pleurer son absence. Cette nuit j’ai rêvé qu’elle mourait devant moi mais autrement, l’infirmière la laissait se lever seule alors qu’elle n’aurait pas dû, et elle fait un malaise, tombe, se fracasse le cou, meurt instantanément et je hurle : ce qui me réveille c’est l’insoutenable angle de la tête. Je me rendors et reprends mon rêve là où je l’ai laissé, sur l’angle. Son corps est préparé, mes tantes se déplacent et pleurent, nous la veillons et le deuxième jour je vois du coin de l’œil un mouvement de son corps mais je pense l’avoir rêvé, est-ce que vraiment les morts se lèvent ? Nous attendons les pompes funèbres pour l’enterrer, toujours dans cette chambre-veillée. Son corps soudain se met à bouger assez violemment, elle a les yeux grands ouverts, elle n’est pas morte, elle n’est jamais morte, jamais. Un ami de la famille m’explique « c’est rare mais ça arrive parfois, c’est à cause des roses » et je ne comprends pas les roses, je le fais répéter et ce n’est pas plus clair. Ma grand-mère est bien vivante après être morte deux jours et j’ai la pensée que finalement, elle vivra bien après 98 ans.
Mon anniversaire approche et ça me travaille (ça ne m’était jamais arrivé). Je vais avoir une année de plus et pour la première fois, ma grand-mère ne m’accompagne pas dans nos cinquante ans d’écart. Le rêve, c’est ça. Ces cinquante ans qui viennent de mourir avec elle. Je peux jeter le thé dans l’évier.
Je me sens assise tout au bord.

20
Je refuse l’infiltration qu’elle me propose –pour l’instant. La Doc me renvoie chez moi avec des exercices à faire et de la cortisone à prendre en cas de crise douloureuse et la confirmation qu’il ne s’agit pas d’une hernie maiiiiis c’est tout de même un peu jouer sur les mots : les disques s’appuient les uns sur les autres et écrasent le nerf, d’où la douleur. L’usure de ces disques est flagrante, et ça n’ira pas en s’arrangeant, puisqu’il y a aussi l’arthrose… bref je vieillis.
Je ressors totalement rassurée (non).
21
Le matin nous visitons un magasin de cuisine (permis par un argent qui arrivera bientôt de ma grand-mère) mais involontairement de luxe. Je m’entends dire à la vendeuse « je suis fatiguée de tout ce bric à brac chez nous » et ça devient vrai à peine prononcé, je m’aperçois qu’effectivement je n’en peux plus. Nous lui montrons une photo et elle garde sa posture pro, ne fait aucune remarque, continue comme si elle ne venait pas de voir le chaos ou le Mordor. Rien que pour ça, respect.
Le soir, nous allons au cinéma voir Le Chant des forêts, où les images me renversent de beauté. Je regrette la part faite aux humains, trop présents, et dans le même temps j’apprécie cette trop grande présence pour ce qu’ils transmettent de leur amour pour la nature, de génération en génration. Ils nous guident en douceur, suggèrent avant de montrer, amènent un flou stimulant le regard avant de nous y mener réellement… un voyage intense et des images époustouflantes. Je me sens aussi apaisée que si j’avais été dans cette forêt.
22
J’apprends la mort de Caramel, grand chat magnifique qui terrorisait Corail. Tué par deux chiens voisins, deux parmis les huit qui divaguent seuls sur le chemin et posent problème d’une manière ou d’une autre, à un moment ou à un autre. Le choc me fait coller Corail toute la journée, qui ne se fait pas prier pour l’être.
Ma belle-soeur est là, avec ses deux plus jeunes. On retourne voir les moutons, mais les petits s’en fichent totalement et préfèrent se rouler dans les cailloux. De mon côté, je n’ai de pensée que pour Caramel.

23
Je mange comme dix ou quinze ou vingt depuis un mois et demi, grignote entre, prends du poids inévitablement (je dois peser au moins 65 kg et si je ne dis pas plus c’est uniquement pour me préserver), j’ai faim en permanence et je mange très sucré évidemment. La boulimie chez moi a toujours pris cette forme, la faim dévorante – c’est moi que je digère. Je décide que ça suffit hier, je reprends en main toute cette histoire de repas et dans la foulée de la prise de décision, la faim anormale cesse. Je demande à LeChat de m’acheter une balance (je n’en ai plus depuis vingts ans mais là je me sens suffisamment mal pour que le besoin se fasse sentir, ce qui montre surtout comme ça ne va pas) et lorsqu’il revient avec nous sommes sur la fin de la journée mais je me pèse quand même : 58 kg.
Ah.
Ne jamais me fier à mon ressenti-poids.
Malgré tout, j’entreprends de comprendre ce que je mange et d’équilibrer l’ensemble. J’appréhende mon passage (alimentaire) chez Blanche pour de multiples raisons, prépare mentalement mes options, complètement saturée du sucré.
24
Je voyage avec Chouette, et j’appréhende pleinement deux choses : le concert et récupérer la grande. La première se fait valider par Blanche, dix minutes après qu’on se soit assises dans le RER. Elle me dit « j’ai réécouté ce qu’elle chante et bon », et elle grimace. Je panique totalement : Blanche n’a plus envie de s’y rendre, Lutin.e et Océane sont épuisé.es et pas spécialement en capacité, et moi j’y vais à reculons rien que de voir le peu d’enthousiasme ambiant.
Cinq heures plus tard alors que j’écris ces lignes, je me rends compte qu’en fait j’ai fait exactement la même chose, réécouter il y a trois jours et peut-être que je n’ai pas grimacé mais je n’étais pas dans le mood c’est certain, à me demander tout de même pourquoi j’allais au concert. J’en suis en réalité exactement au même point que Blanche. Ce qu’elle disait c’est que sa musique lui était insupportable et ça m’a fait peur, suffisamment pour occulter que moi-même je n’y étais pas du tout non plus. J’ai peur d’un fiasco monumental entre les capacités réduites de Lutin.e, celles d’Océane pas meilleure et Blanche qui apprécie la chanteuse mais pas sa musique (hormis Rome). Trois heures de concert, on ne va pas rire, je sens.
25
Quelques fourmis sur le plan de travail côté évier/plaque de cuisson m’inquiètent, mais Blanche me répond « oui je sais » pas plus affolée que ça. Elles ne sont pas plus de dix, d’accord, je les mets dehors gentiment et prépare le concert, le soir. Blanche ne devait pas travailler, mais finalement si, mais elle est sûre que ça ira en timing. Comme j’envisage toujours les pires scenarios (ça me prépare à toutes les éventualités et dans tous les cas mieux à celles non prévues qui s’engouffrent dans les failles), je lui suggère de partir avec son billet. Au cas où. Elle arrivera avec 30 minutes d’avance chez elle au lieu d’1h30, comme quoi j’avais tout de même raison de m’inquiéter (et elle de dire que ça passerait).
Je vois les ados pas du tout motivés, je leur propose, très sûre de moi, de me laisser aller seule à la première partie du concert (et eux avec Blanche pour Solann), ce qu’ils acceptent. Trente minutes pllus tard je me lance donc dans une crise d’angoisse : moi, seule au concert ? la blague. Kira me voyant flippée, me dit que de toute façon elle se sent d’y aller pour les trois heures et Lutin.e dit que lui aussi, et qu’ils sont curieux de toute façon, ça ira, respire. Je déteste tellement les lieux avec foule… mais tout de même, je me sens ridicule de ne pas être plus autonome dans la vie. Et me demande s’il n’y a pas là une vague réminiscence de ma vie avec S. – un jour, faudra creuser ça.
Nous partons tous, donc, avec en fond la question à dix sous : coment vont gérer les ados ?
(Concert à venir, dès que je peux
– à un moment un jour c’est juré c’est promis vous vous noierez aussi )

26
L’après concert est brutal. Réveillée à 7h par Noir puis 8h par Blanche, ils bossent, je suis épuisée. Il n’y a plus personne quand je me lève, sinon peut-être une centaine d’individus au moins qui se disputent la nourriture : des fourmis ont envahi tout l’espace : tout le meuble de nourriture (opposé dans la cuisine à la veille, donc) y passe avec l’intégralité de la fourmillière je pense. Balai et pelle, je n’ai que ça et je mets autant que je peux tout le monde dehors (sauf celles dans la poubelle, je déclare lâchement forfait en les laissant se gaver de nourriture et les récupère de temps en temps à la sortie). Il est 8h50 lorsque je veux me laver les mains et constate qu’il n’y a plus d’eau dans les robinets. Je prends du coup de l’eau de ma bouteille pour me faire un déca ; il y a des priorités dans la vie et là, faut pas déconner avec ma bonne humeur miraculeusement toujours intacte. Et je prends mon petit déj avec ce que les fourmis ont dédaigné.
L’eau sera absente toute la journée : une canalisation au bout de la rue a gravement lâché. Je bataille avec l’achat de bouteilles (Chouette les portera depuis le magasin), les fourmis, et les repas de tout le monde mais surtout celui de Kira évidemment. La journée est dure, mais rien ne m’atteint autant que Kira qui semble aller mal et ne sait. pas. quoi. manger mais refuse toutes mes propositions. À un moment je lui demande de faire un petit effort vu les circonstances pas chez nous vs pas d’eau, et elle part bouder dans sa chambre. D’une certaine manière, j’ai réglé le problème, non ? Non.

28
Notre journée, avec Blanche. Nous nous égarons dans notre salon de thé, avec des crayons et du papier. Je déroule mes impensés et j’écoute les siens, je pose le plus gros du fardeau, à savoir mon angoisse de récupérer Kira. Ne pas s’y méprendre, j’adore cette gamine mais elle me ressemble beaucoup trop sur certains points (ce qui m’active méchamment) et sur d’autres points bien opposés j’ai du mal à gérer. Comme les repas, où rien ne passe et est un casse-tête récurrent. Où sa manière de mourir lorsqu’on a besoin d’elle. Où sa dysphorie qui la plombe et tue l’ambiance avec, enfonçant la joie de vivre familiale. C’est moche, mais j’appréhende son retour à la maison et l’enlisement qui va avec, je suis la pire mère au monde sans doute mais ça ne change rien au fond du problème : j’angoisse.
Lorsque nous quittons le salon de thé pour rentrer chez Blanche (il est près de 19 h), nous repartons sur Châtelet pour récupérer le RER. Un homme tend la main il est debout dans la foule qui le dépasse sans un regard sans un mot et il a cette main qui se tend et se tend vers chacun. Je croise son regard et je lui souris tristement, nous le regardons et nous lui disons bonjour parce que la politesse, et alors ses yeux s’agrandissent et il nous répond « merci merci merci je me croyais invisible » c’est si terrible à entendre, on prend quelques minutes pour discuter avec lui ou pour l’écouter plutôt, il a beaucoup à dire de cette transparence et aussi un peu de ce qui est dans sa tête et se bouscule sans qu’on comprenne absolument tout, je crois que c’était là depuis trop longtemps et les mots sortent parfois dans le désordre. Nous repartons sur un partage de sourires et le coeur malmené. Les hommes ont oublié leur humanité.
C’est trop dur de rentrer, Blanche décide de nous emmener dans un restaurant coréen. Et ça fait du bien, même si le lieu est blindé donc bruyant. Ce qui est une manière fort polie de laisser la charge du repas des ado.es à son mari.

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Train pris dans le sens inverse, avec mes deux filles et un problème de repas pour Kira – sandwich abandonné pour un trop plein d’avocat dedans.
On ne saura pas si je suis la bonne personne pour ces enfants, si je suis la mère qu’il leur fallait, qu’il leur faut, qu’il leur faudra, on ne saura jamais s’il n’y avait pas ailleurs une meilleure personne pour ce rôle. Il m’arrive de penser à leur enfance, surtout à celle de la grande. D’admirer l’homme qui partage ma vie d’être resté. D’admirer aussi parfois, moi, d’être restée. J’ai songé à la fuite, lui je ne sais pas, je veux dire, je ne sais pas s’il s’est autorisé à y penser. Je suis restée, alors on va dire que là où c’est finalement et désormais pas si grave, pas si dingue, pas si violent, je peux bien rester encore. Même si j’en pleure.
Blanche me dira (dans quelques jours) « je me demande pourquoi on a fait des enfants » et je n’ai rien trouvé d’autre à lui répondre que « parce qu’on ne savait pas ».
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J’apprends à gérer Kira de manière différente. Elle a pris l’habitude chez Blanche, qu’on épluche toutes les possibilités de nourriture, du choix et du choix et du choix et des non des non des non, j’ignore ce qu’elle hurle de silencieux tant qu’elle ne m’a pas explicitement demandé et surtout, je ne lui offre aucun choix lors des repas. Bizarrement (ou pas), ça se gère mieux.
L’opticienne de la dernière fois est absente, et je suis prise en charge par celui que j’adore. La cinquantaine bien passée et tout sourire, il a son métier pour passion et fait chaque fois un travail précis impressionnant. Et ça ne rate pas. Il dit « mais non il ne faut pas séparer vos progressives, ce dont vous avez besoin c’est juste d’une paire de proche quand vous travaillez à peindre ». Il me montre avec une paire de lunettes digne du 18è siècle qu’il me pose sur le nez et je suis hallucinée du confort immédiat. Je peux bouger la tête come je veux, je vois toujours parfaitement bien ce qui est sur le bureau devant moi. Il mesure ma distance de travail, comment je me penche, comment je ferai pour peindre (il me propose même de revenir avec mon matériel pour être sûr), il rentre toutes les données dans l’ordinateur et me sourit en me disant « je mets le dossier en urgence ». Je garde mes progressives (et mes lunettes actuelles, dommage j’aurais aimé changé de style, celles-ci me lassent) et je rajoute simplement une paire de proche pour travailler. Il m’explique qu’il a lui-même fait faire cinq paires différentes, toutes de proche, selon ses besoins de distance (la lecture, le bricolage, la précision sur les motos…). Cet homme, je l’aime.
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La personne que je pensais être n’existe plus. Je n’ai pas compté le nombre de vies et de morts que j’ai traversé, mais mourir et renaître est épuisant et déstabilisant. C’est devoir se réapprendre, saisir ce qui a été abandonné, attendre de se découvrir, dire et faire des impossibles, jongler entre l’avant et le présent, ne plus rien savoir de soi. Je ne sais pas comment j’ai fait par le passé, lors de mes mille dernières morts. Mais là tout de suite, je suis fatiguée de devoir encore comprendre qui je suis et ne suis plus.
Je lis un livre sur le désencombrement et une phrase me pousse à fermer le livre et à regarder mon bureau en plissant les yeux. Alors je prends un des cartons au sol et je trie des couleurs, des mouvements, des textures, des rendus et je mets de côté pour Blanche (et Chouette, un peu) tout ce qui ne me servira pas en créatif – en cet instant précis, mais comment savoir pour l’avenir. Je suis ravie d’offrir tout autant que de me délester de tous ces autocollants, ces petites choses qui m’ont été envoyées pour Noël et que j’aime beaucoup, dans tous les cas, mais qui ne sont pas toujours dans mon style. La pile grandit mais de mon côté, je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir vidé ce carton. Par frustration peut-être, je trie quelques piles de vêtements et retire ce que je ne mettrai plus ou ne devrais plus mettre. Je ne vois pas là non plus, la différence dans le placard.
J’entends Corail grogner depuis la cuisine et alors que je demande ce qu’il lui arrive, LeChat me crie « il y a un énorme oiseau dans l’amandier !! » mais le temps de me retourner, je ne vois que la grosse masse du héron cendré s’envoler de la branche qui s’affole et bouge dans tous les sens.
Partages
. Film : je rate totalement mes chroniques depuis un moment, mais vous devriez regarder Parvana, une enfance en Afghanistan (je ne dirai rien si votre méthode n’est pas orthodoxe pour y accéder). Parvana, onze ans, grandit à Kaboul où les femmes n’ont aucune autonomie – un conte sur l’émancipation des femmes.
C’est un film d’animation qui choisit deux réalités pour raconter l’histoire de Parvana, le quotidien et le conte. Cela donne un ton très juste pour poser une distance et une évasion à ce qui aurait pu être insuportable. Le contraste du dessin un peu naïf et la violence vécue est vraiment intéressante et poétique.
Kira en est ressortie en détestant un peu plus l’humanité – je suis vraiment pas douée.

. Musique : écoute de mars
(comme le disait Kalys dernièrement, Tidal a très mal codé son appli de partage : le bidule fait disparaitre tout ce que je mets à la suite, donc ici youtube. Il vous faudra cliquer sur le lien, j’abandonne l’idée de poser le widget)
. Arte : petite anecdocte : en plein milieu du visionnage, je me dis que au moins j’ai su tout bloquer sur mon téléphone, et je vérifie surtout pour me donner bonne conscience. Sauf qu’il y a deux mois, j’ai résété mon tél et que si j’ai bien virer la localisation pour l’intégralité de toutes les appli que j’ai résintallé à la suite, j’ai oublié de cibler celle déjà installée : Google. Deux mois qu’elle sait tout de mes déplacements – je le vis bien.
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