Si je ne suis effectivement plus totalement moi, je ne l’ai pas vu tout de suite. Progressivement j’ai noté que j’étais différente, plus calme, plus lente. Que j’avais la tête ailleurs et parfois cet ailleurs était nulle part. Qu’il y avait un vide et que ce n’était pas son absence, à elle, mais autre chose. Et cet autre chose était bien plus sévère. Lorsque j’ai tenté d’exprimer ce décalage, de dire que ça n’allait pas, la Doc m’a dit « c’est normal », AnMa a vaguement dit « je comprends » mais ne comprenait pas, LeChat m’a seulement dit « ah bon ? », Blanche a été surprise par la réaction de son frère et comprenait vraiment, une autre amie-qui-ne-l’est-plus-autant n’a rien dit du tout (avec elle j’ai fini par comprendre (ou admettre) : j’existe en pointillé, ou peut-être il s’agit de la relation, la relation existe en pointillé et je suis effacée un coup sur deux et c’est ok il faut juste l’accueillir tel quel) et même entre moi et moi ce n’était pas clair. Pourquoi est-il si compliqué de parler de la mort, quand elle nous accompagne depuis la naissance ? depuis la conception. Pourquoi fait-on comme si elle n’existait pas, ne nous concernait pas ? Quand on devrait apprendre à vivre avec, à vivre avec les absents. Accepter notre mortalité et la regarder en face. Pourquoi est-ce que les mots manquent à ce point pour parler du chamboulement intérieur à la suite d’un deuil aussi important. Ou de ce qui meurt en nous.
Et puis j’ai déroulé à voix haute et mis le doigt sur ce manque. C’était un peu comme compter ses bras ses doigts ses jambes ses cheveux tout y était alors qu’il manquait l’essentiel, tout y était et il y avait un vide, un gris ou un noir. Un flou. Alors. J’ai recompté jusque dans les recoins, jusqu’à trouver ce qui avait disparu. Et j’ai disparu l’enfance. Il manque la part de moi qui s’extasiait sur tout, celle capable de sautiller comme une enfant. La joie pétillante exaltée s’est effacée comme si elle n’avait jamais été là, créant un vide de personnalité intense à l’intérieur. Je suis devenue une adulte, à mon corps défendant.
LeChat, cette fois-ci plus connecté peut-être, m’a dit (ou finalement pas tant) « c’est étrange, j’ai déjà entendu cette phrase quand des personnes perdaient leur père ou leur mère, leurs parents, ça m’étonne que tu le dises » et ça a fait sens (même si lui peinait à mettre les deux ensemble, moi et puis la phrase mais surtout moi). Que j’ai perdu plus qu’une grand-mère n’est pas dans son cheminement de pensée. Je crois que je me cache totalement des autres, ça m’effraie de le constater.
Blanche a ajouté, très perspicace : « il n’y a plus personne au-dessus de toi » et je ne l’avais pas vu. Je m’étais dit « il y a mes tantes, encore, elles mourront avant moi » si l’on suit l’ordre des choses disons, mais c’est un leurre et j’ai silencié la phrase qui me venait là encore comme une protection inadaptée ; dans la lignée je suis seule. La suivante. Celle qui effacera toutes les personnes avant moi et à mon tour je serai oubliée un jour, enterrée dans la poussière. Je suis celle qui va mourir après et c’est peut-être ça la perte aussi, ne plus avoir une personne au-dessus en paratonnerre.
J’ai oublié une partie de moi dans la mort de celle qui était ma mère d’adoption, je ne m’y attendais pas. Personne ne m’avait dit que perdre sa (vraie) mère vous alourdissait d’un poids adulte malvenu où l’enfance se faisait détruire la gueule. Je ne sais pas si je vis mal ma propre absence ou seulement la sienne ou les deux. Ni si cela reviendra. Mais je crois que j’ai perdu définitivement l’enfant en moi pour devenir une adulte et c’est exécrable.
Je me demande tout de même beaucoup comment j’avais fait pour garder cette enfant vivante jusque-là.
C’est donc dans un contexte de fin d’un monde encore mal nommé mais en devenir sur cette perte, que j’ai continué mon carnet-livre (je constate que je suis incapable de parler créatif sans définir les contours de tout le reste, navrée pour vous). J’avais besoin de nommer cette solitude profonde qui était la mienne, et finalement sans le vouloir, sans le savoir ou alors ce n’était qu’intuitif à ce stade, il y a bel et bien cette notion de petitesse et de grandeur, d’enfance et d’adulte, de disparition à venir. Les morceaux se sont matérialisés également, à mon insu, je les vois maintenant que je me penche sur cette double-page. Comme quoi on ne maitrise jamais rien.
Mélange d’aquarelle et d’acrylique (et de gesso pour effacer le livre derrière à l’exception d’un mot).
Il s’agit à droite, du livret de chant de ses funérailles. J’ai caché sa photo (c’est soulevable) dans une période où simplement la voir me déchirait en deux ou en plein de morceaux, ce n’était pas définissable.
Je suis orpheline.


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juste un peu d’amour, de loin <3 de sentiment de parenté envers tes mots, ton ressenti particulier, en cette période de (double ?) deuil.
Merci <3
Très touchée par ce beau texte. J’espère que tu retrouveras de l’air et un peu d’équilibre dans cette période si difficile.
Merci 🙂 J’y travaille, reprends en main pas mal de choses (ça aide à sentir le sol sous les mains)