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C’est sa journée, nous sommes là pour ellui, je me suis préparée en conséquence à un certain épuisement (je me fais bien rire, avec le recul). Nous fêtons les 18 ans d’une jeune personne qui ne souhaite pas les avoir, mais tente de faire bonne figure. La journée débute sur des croissants, et ça sera la seule chose calme pour les douze heures qui viennent (vous êtes prévenus. Moi je ne l’étais pas).
11h30. La première activité est le trampoline ; les ados (et un adulte) sautent comme des puces pendant que nous sommes assis à discuter à une table (et des chaises pas confortables). Ça serait très amusant de les regarder rebondir, de voir leur joie sauter comme en décalé, tu sais, un peu au-dessus puis un peu en dessous des corps selon le mouvement, s’il n’y avait ce bruit incessant de compteurs sur lesquels des enfants tapent en sautant, des machines qui bipent violemment, d’autres qui font de la musique, des gamins qui crient et par-dessus tout ça, de la musique dans des hauts parleurs qui tente de surpasser celle de la machine à jeu. Nous nous déplaçons pour éviter les musiques qui se chevauchent, mais malgré ça, c’est épuisant et lorsque nous partons, j’ai déjà vidé toute mon énergie dans l’affaire. Comprendre, il ne reste pratiquement rien de mes capacités, mais je suis encore là.
Ma tante m’envoie un message sur le chemin du restaurant : est-ce qu’on peut s’appeler ? Je réponds non, demain ; je suis occupée par une journée intense, par des personnes qui me parlent, par des ados excités, des RER, des gens, du bruit, des mouvements, je ne peux pas y ajouter un appel. Et puis en plus, je suis affamée : il est 13h30 lorsqu’on quitte le trampoline. Le temps d’arriver à une station de métro, il est 13h45. D’arriver à La Défense, il est 14h10. De s’installer à la crêperie et de commander, il est 14h30. Je reçois un message de ma tante qui insiste, et là je me dis que ça va m’empêcher de dormir cet appel alors je lui réponds peut-être en fin de journée sinon demain. À 15 h tout le monde est servi, sauf moi : ma crêpe a été oubliée. LeChat partage son assiette avec moi avant que, je ne sais dans quel ordre, je ne fasse un malaise, je n’agresse le serveur qui s’en fout royal, ne me mette en colère contre l’organisation un peu foireuse de la journée, crie sur ma tante qui dit que c’est urgent pour la succession et à qui j’ai envie de répondre qu’étant morte, la succession de ma grand-mère n’est pas une urgence, explose contre la musique trop forte : j’ai très faim et je deviens désagréable – je me déteste quand j’ai faim. La commande arrive enfin et je partage avec LeChat (et prends aussi un dessert, à ce stade je mangerai la terre entière). C’est quoi la fin de journée pour toi, me demande ma tante. Je dis « 18h, mais ça . sera . sans . doute . de.main. » Je termine mon repas, je vais mieux, je reçois un message et je rappelle ma tante pendant qu’ils cherchent où est le machin prévu suivant, en me disant que comme ça, je serai débarrassée. Elle m’explique le problème d’être trois sur la succession, la maison, le loyer. Qu’il y a deux solutions, la notaire ouvre un compte à l’agence, ou nous créons un compte à la banque en invidis. Il faut que nous réfléchissions, elle a rendez-vous dans une heure avec sa banque pour en parler, ensuite on décidera. D’accord. Dans ma tête, je compte en discuter avec ma notaire.
Et on enchaîne – ou on m’enchaine, peut-être. Il y a une histoire de nuages dans le nom, qu’il porte très mal : des jeux d’arcade. Je n’étais jamais rentrée dans un endroit pareil, et d’ailleurs pourquoi l’aurais-je fait, c’est l’incarnation de l’enfer. Le bruit me submerge, me sature, m’enfonce, les machines tapent hurlent explosent toutes en même temps, les lumières m’agressent, les mouvements sont incessants, je suis en train de tomber dans le vide et je n’arrive plus à réfléchir, je m’assois en plein milieu puisqu’il n’y a que ça, du milieu, du bruit au milieu, des mouvements au milieu, des lumières au milieu, des gens au milieu et des sièges au milieu, je me retiens de fondre en larmes je ne sais pas comment, incapable de m’extraire je tremble. Les ados jouent, changent de machines, tout est si épileptique, comment est-il possible de survivre ici ? Et puis mon téléphone. Ma tante insiste. Urgent dit-elle. Peut-être que j’y vois une sortie, peut-être que le harcèlement m’a eu, je ne sais pas. J’abandonne. Je sors de là, je retourne dans la galerie marchande de la Défense – trop de lumière aussi trop de bruit mais d’un autre genre trop de monde là encore, il y a toujours autant de milieu ici mais ça en est d’autres – et je l’appelle. Je n’ai pas vraiment le temps de répondre qu’elle se lance, inarrêtable. Sa voix se mêle aux bruits de fond de la salle d’arcade et des restaurants autour, j’ai de la difficulté à séparer les trois. Je finis par comprendre qu’elle veut que je clique sur un lien envoyé par sa banque sur la boîte mail (privée, ah ah) qu’elle lui a transmis sans m’en parler, et que je dois le faire tout de suite. Je comprends que le « on en reparle » est devenu « c’est décidé mais sans toi ». Quand elle me laisse une place pour parler, je lui explique : je ne suis pas chez moi. Et quand je ne suis pas chez moi, je pars sans ordinateur. Et quand je pars sans ordinateur, je coupe internet par conséquence. Mon téléphone sert de téléphone (incroyable) mais c’est la seule chose que je l’autorise à faire (non, je n’ai pas mes codes sur moi non plus). Sa réaction est intéressante. Blasée, agacée, tendue, énervée, tente de respirer (mais comment peut-on vivre sans se connecter, je vous le demande). Il va donc falloir repousser, mais à quand ? Je rentre samedi, elle me saute de nouveau dessus elle parle sans respirer, la banque est ouverte le matin il faut ABSOLUMENT que tu le fasses le matin et …. je rentre en fin de journée. A ce stade ce n’est pas charitable mais je rigole bien. Je déteste sa précipitation. Elle a perdu la partie, accepte puisqu’elle n’a pas le choix, me demande de m’en occuper avant mardi, jour de leur rendez-vous avec ladite banque : preuve que rien ne pressait.
Le plus amusant peut-être, est que j’ai bien une boîte mail reliée à mon téléphone mais que ce n’est pas celle qu’elle a donnée sans mon consentemnt à la banque, et que je n’ai pas du tout envie de la lui passer pour qu’elle change et que je fasse sa manoeuvre depuis le téléphone ; j’anticipe que ça risque d’être pénible, mais honnêtement, j’ai surtout l’envie féroce d’être non accomodante.
Je raccroche, épuisée. Et me retrouve de nouveau confrontée au bruit. Il va falloir retourner vers le groupe… et là mon corps refuse de bouger. Je suis incapable, réellement incapable, d’y retourner, absolument sidérée, épuisée, terrifiée. Je ne sais plus, est-ce que LeChat sort et me voit ? est-ce qu’il m’appelle au téléphone ? allez savoir. Il me cherchait, je lui explique que je ne peux pas y retourner, je vais en crever sinon ou me taper une crise de hurlements, au choix. Il m’emmène plus loin, vers des escaliers et je m’y assois. C’est bruyant pour moi qui ne gère plus rien, mais c’est mieux que là-bas. Je ne vais pas pouvoir rester assise là longtemps sans me blesser (je suis une vieille dame, il me faut une chaise pour ne pas risquer des problèmes internes de santé), je suis inquiète mais loin dans le fond, j’y ai peu accès. Je sature. Devant mes yeux, des taches noires empêchent une vision totale, tout est réduit à son strict minimum. J’attends au bord du vide que la journée se termine – ou ma vie. Lorsqu’ils reviennent tous, je prends le bras de LeChat pour rentrer et il me guide sur tout le retour. Ma vision restreinte est un premier problème, garder les yeux ouverts en pleine lumière en est un autre. Le shutdown est violent.
Bien plus tard, Blanche m’explique : dans sa tête, les ados devaient se gérer seuls dans le lieu (au pire son mari gérait), et nous être ailleurs. Sauf que. Les ados en question sont tous les trois autistes, il n’y a pas le quatrième ado qui aurait pu faire la différence (n’a pas pu venir), et le mari en question.. est autiste aussi (tout est sujet à panique). Il a fallu gérer tout le monde (à ce stade, je précise que Blanche l’est également, mais pour elle ça ne se joue pas sur les mêmes choses, elle a toutes ses capacités pour gérer ce genre d’horreur ; ensuite elle dort quinze heures, plusieurs jours d’affilée s’il le faut, et elle repart l’air de rien ou presque). Si elle m’en avait parlé, j’aurais pu lui dire que ce n’était pas possible – son optimisme est intéressant mais rude, et pour le coup je perçois plus facilement ce qui va foirer. Mais nous n’avons pas discuté de la sortie, ou à peine. Elle a foiré pour moi, mais les ados ont adorés (et sont en surcharge évidemment), ils se replient dans la chambre, avec un petit craquage pour l’un.
De mon côté, je me mets sous oxygène, je m’allonge et ne parle plus à personne – je voudrais mourir. Et une tasse de thé.



5
Je peine, la vision encore un peu réduite dans les coins, mais je repousse pour être avec Blanche. Il faudrait seulement que j’arrête de manger comme si nous étions quinze à l’intérieur (visiblement l’épuisement me creuse). Une manière de tenir, j’imagine. Une béquille. Je dérange le silence dont j’aurais besoin, je lui dis « plus tard », il ne me répond rien, évidemment, mais agit en conséquence.
Nous pique-niquons dans un parc avec les ados très très calmes : une personne inconnue est à côté de nous. Dans les arbres autour, un rouge impressionnant a explosé avant tous les autres, rendant le lieu très « Alice au pays des merveilles ». Un peu plus tard nous partons sur Paris vers la librairie la plus connue –je crois – juste nous adultes.
Chez Gibert donc, je suis très raisonnable, seulement trois livres repartent avec moi, ralongeant d’autant une PaL gigantesque et intenable dans le temps :
. Quand tu verras ma mère, invite-la à danser (à ne pas prendre au pied de la lettre) (évitez ma mère en fait)
. Martha ou jamais
. Faites de nouvelles expériences avec l’acrylique
Nous pensions aller manger une pâtisserie quelque part mais ma fatigue l’emporte ; nous rentrons tous les trois avec nos trésors – et je les laisse discuter pendant que je m’écroule dans un coin.


6
Notre journée seulement elle et moi. Nous passons par le Louvre involontairement, et j’ai une pensée pour une ex-amie que j’espère ne pas croiser, qui y travaille à un haut poste – la simpe pensée me parasite. Mais je le tais. Vague superstition : ne surtout pas la faire apparaitre.
Lorsque la nuit commence à nous envelopper, je comprends quelque chose d’absolument fondamental : j’avais besoin de voir Blanche et de lui parler en face à face, c’est cela qui me manquait et n’allait plus. Le téléphone c’est bien, mais ça ne remplace pas la personne vivante, la réception de son corps aux mots choisis, les émotions reçues et vécues. Deux corps qui se répondent de manière invisible sur des sujets douloureux.
C’est vital.
Mon anxiété a chuté, et pour la première fois depuis que je suis arrivée, je me suis sentie vraiment bien.
Capable de repartir le lendemain, avec bien moins de choses embrouillées à l’intérieur – je ne peux pas faire mieux.
En abandonnant derrière-moi une adoe.








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. Article : How Much Cognitive Damage Does A Phone Notification Actually Do?
J’ai envie d’appeler cet article « La pensée (volontairement) fracturée ». Bien que je ne sois que peu concernée (je reçois moins de 10 notifications par jour sur mon téléphone, appels inclus), je vois pourtant exactement le problème soulevé et ce souci de concentration corrélé (j’ai viré toutes les notifications possibles depuis des années, elles m’usaient).
Nous devrions poser nos téléphones loin de nous.
. Youtube : 1089 pixels pour comprendre que vous n’existez pas (j’aime me prendre la tête, que voulez-vous)
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