1
Au téléphone, j’en parle à peine, j’effleure tel un vent léger. C’est elle qui m’a demandé si ça c’était amélioré, elle me dit « mais alors elle ne sait pas pour ta grand-mère ? ». Effectivement. Je n’ai pas cherché à dire, c’est peut-être plus flagrant encore. Elle sait, cela fait longtemps que le fil se distend et que j’attrape des bouts. Pourquoi dire encore que ça fait un peu mal ? Alors nous parlons essentiellement de l’espoir de ma venue, si le Covid nous en laisse l’opportunité. Deux jours pour remettre tout le monde sur pied, l’utopie ne m’échappe pas, même si dans les faits la charge virale est désormais nulle pour les autres (à priori, cela fait 6 jours). Mon beau-père propose de nous envoyer à tous de l’énergie pour aider, on prend. Il fait déjà des miracles sur la hernie (mais cela se brise tout aussi vite), quelque chose ne va pas avec mes cervicales mais quoi ? Le poids du monde, peut-être.
Toujours pas de minerve.
2
J’ai mal géré, finalement. La tristesse m’a tenue éveillée autant que la cortisone, l’une ou l’autre ou les deux quelle importance. La solitude m’assomme. Je crois qu’il n’y a rien de plus instable que l’amitié, même si on y brode ses meilleures années ; les fils rompent. Brûlure silencieuse sur une distance qui n’a plus de sens en laquelle j’ai voulu croire encore. Je ne sais pas ce que je rate de moi, dans le lien à l’autre, tout ce que j’en ai compris est juste mais sans possibilité de travail, cela ne m’avance pas – toutes mes compréhensions du phénomène n’empêche pas le vide.
Je me mets en boule dans le canapé et retiens les larmes qui menacent de me noyer – se noyer dans un canapé, l’improbable prouesse – et je tente de faire face à un voyage annulé. Sans succès. Je panique.
Et puis la sensation passe. Je perçois le vide et il disparait lentement dans la journée, je crois que la douleur est en train d’attaquer mes capacités émotionnelles et que je ne sais plus gérer, associé aux nouvelles du monde et en France. Le moral se fait complètement démolir. Le soir je comprends qu’en réalité, ce qui m’a atteint jusqu’à venir me chercher dans mon sommeil, c’est la crainte de ne pas pouvoir partir voir Blanche alors que j’en ai tant besoin. Je n’analyse pas encore très bien pourquoi c’est si violent, mais j’ai besoin qu’on se voit pour évacuer un peu de tout le bruit que fait ce monde souffrant.
Les filles toussent leurs poumons, mais dès que mon beau-père leur envoie de l’énergie (tentez d’y voir une boule chaude entre les mains qui se diffusent dans les corps ? je n’ai aucune explication scientifique à offrir), elles s’arrêtent. Le soir, l’espoir est permis, il n’y a plus de fièvre depuis 24 heures et l’humour est même revenu entre les murs (source certaine d’un « tout va bien » obligatoire qui ne se loge que dans ma tête). La décision prise de faire les bagages et advienne que pourra, soulage mes idées noires et je m’active dans tous les sens à contrer un vertige ou deux – je refuse de tomber malade. Et je fais un brownie, pour un peu de douceur durant le voyage.
Je me décide à me rendre en pharmacie, acheter une minerve en prévision du voyage à venir.
À la maison je regarde l’ancienne boite (vide) et la nouvelle (pleine). Et je me rends-compte de deux choses. Celle-ci est moins large de 2 cm, et elle me soulage, elle. Cela fait donc quinze ans que je tente d’aider mon corps avec une minerve inadaptée à moi, que je porte puis enlève rapidement sans autre effet notable que garder la douleur (voir l’aggraver) comme si jamais je ne pouvais m’en débarrasser et qu’elle ne pouvait rien faire d’autre que s’installer. Je comprends mieux l’échec.
Jamais je n’ai remis en cause l’objet, ni le pharmacien qui me l’avait vendue comme parfaitmeent adaptée. Parfois j’ai l’impression que je ne sais pas prendre soin de moi, mais cette fois c’est corrélé au fait qu’il est fort difficile de remettre en cause un avis médical posé…
3
C’est confirmé, elles vont mieux et nous maintenons notre départ. À ce stade je m’aperçois que je n’avais pas envisagé la possibilité que cela ne se fasse pas, les bagages étaient faits et mon cerveau était parti avec. La chute aurait été haute si nous avions dû annuler au matin (incapable que je suis de partir seule). Je n’ose pas me demander la profondeur de la dépression, à la suite.
Nous partons avec la SNCF, par trois trains. Trois parce que je me suis trompée dans la réservation, à me focaliser essentiellement sur les billets les moins chers j’ai oublié de vérifier que ce soit un direct – il y a toujours quelque chose qui nous échappe, j’imagine.
C’est angoissant, de chercher systématiquement le moins cher, de n’avoir en ligne de mire que ce qui pourra s’équilibrer dans le budget. Cela me fait faire des choix qui ne sont pas les bons, pour moi la planète ou les autres. Je viens d’en prendre un il y a quelques jours ; je suis allée faire un achat créatif de 14 € sur un site merdique et éloigné qui me fait me sentir mal, dominante et colionaliste, tout ça pour avoir quelques pochoirs qui ne me ruinent pas (plus de cinquante, pour le prix d’un seul ici). Je suis parée, soulagée, ravie et en colère (contre moi et contre le reste du monde). J’ai fait le meilleur choix pour moi (si on excepte la planète sur laquelle je vis), le pire pour les autres. J’assume dans un mélange de culpabilité, mais j’assume aussi pleinement parce que je ne suis pas idiote : ce qui est vendu ici vient de là-bas, c’est juste avec un prix élevé très exactement les mêmes produits (juste personne en France ne se paye dessus). Est-ce que je voudrais être une meilleure personne ? Tellement. Je suis pourtant celle qui a acheté sur un site distant dans un pays qui l’est tout autant et dont jamais je ne parlerai la langue que j’ai déjà jugée, à raison mais tout de même, bien trop difficile, je suis celle qui a acheté des objets en plastique polluants la planète à la fabrication, au dépôt et au transport, ayant été fabriqués par des mains mal ou non rémunérées et pire peut-être, par les ouïghours eux-mêmes (va savoir), dans des camps dont je suis incapable d’imaginer la vie et la violence, et ce depuis une pièce chauffée et un bureau et un ordinateur, un cadre idyllique pour répondre à une envie créative dont ils peineraient sans doute eux aussi à saisir l’importance.
J’ai bien essayé de fabriquer mes propres pochoirs, mais j’ai trop de douleurs dans les mains.
J’imagine qu’un achat anecdotique sur une année n’a qu’un impact minime sur la planète et les travailleurs mal payés, mais j’enrage tout de même. Tout en étant ravie de la commande. J’ambivalence en permanence et ça m’épuise, cette fois.
Dans le train je songe à toutes mes incohérences, comme c’est à la fois source de richesse quotidienne et tristesse, aussi.
Cette violence de classe dont j’essaye de me défaire, j’ai la sensation qu’on échoue toujours. Et absolument rien ne nous y aidera. J’y songe encore quand je vois un homme passer pour ramasser nos poubelles et que, hasard ? il est noir. Parce que ça me traverse, je me lève et je scrute le wagon dans son entier : tous blancs, à l’exception d’un couple racisé qui n’a pas l’air à l’aise financièrement, hasard ? Est-ce qu’il faut se demander si les prix pratiqués par la SNCF ne sont pas en train de mettre à la porte toute une frange de la population (qui de toute façon travaille trop et n’a pas la possibilité de voyager) ?
Je ne sais pas.
Je constate.
Même statistique à la descente du train à Paris, des blancs des blancs des blancs. Le RER par contre, l’inverse se produit.
Ça ne tourne tellement pas rond.
J’ai mal au monde en place et je ne sais pas comment y remédier.
Sans doute pas en achetant par correspondance.
J’en parle avec Blanche, retrouvée sur le quai. Elle, elle le constate tous les jours dans son travail. Elle me dit aussi « mais pourquoi culpabiliser pour l’achat ? Tu as juste pris soin de toi ».
J’ai juste pris soin de moi.
Nous arrivons tellement tôt, je propose de repartir entre adultes n’importe où du moment que nous faisons quelque chose : j’ai de l’énergie, je ne sais pas comment je serai plus tard dans la semaine, il vaut mieux se lancer là maintenant – est-ce que je l’ai senti. Nous nous rendons tous les trois à Châtelet chez Kalany Mya, passage du grand-cerf, boire un thé et manger une pâtisserie maison (absolument délicieuse). Instant de grâce où j’ai ma révolution gustative, celle que j’attends sans mettre les mots dessus depuis peut-être quatre ans si ce n’est plus : par défaut j’ai pris un simple Earl Grey, un peu déçue de n’avoir rien trouvé qui me plaise davantage ; il m’a eue par surprise. La goût de ce thé est une claque (et il est bio, en plus). Je me découvre élitiste, je crois que je frôle la bourgeoisie : plus jamais je ne vais être capable de boire un autre thé, je veux dire en-dessous de cette qualité. Naïve, je découvre qu’il existe du thé noir supérieur.
D’ici quelques jours, je trouverai la boutique affiliée (à quelques pas de ce salon de thé) et m’en achèterai pour en boire chez moi, avec la sensation, vu son prix (doublé), d’avoir changé de classe sociale. Et comme j’ai enfin compris, il y en a sans doute encore du meilleur quelque part dans le monde – je le trouverai.





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. Article : L’adoption, un truc de blancs ?
Où j’ai découvert que j’avais bénéficié du fosterage, dans ma jeune vie (on peut parler de coutume j’imagine, quand c’est directement installé dans la famille et que je ne suis pas la première, donc). Au-delà du mot qui m’était inconnu, l’article soulève quelques points int »ressants (mais c’est succinct, il faudra creuser pour cell.eux qui ne connaissent pas ses affaires).
. Documentaire Arte
Jim Carey a toujours représenté pour moi la bêtise crasse de l’humanité ; j’ai découvert que finalement lui et moi en avions la même vision, juste pas la même manière de le dire. Ce qui m’insupportait chez lui était ce qu’il cherchait de son côté à dénoncer (ou tentait). J’ai d’ailleurs commencé à beaucoup l’apprécier dans sa deuxième partie de carrière, celle sans grimaces.
Le voir peindre fut un écho apaisant. Un homme… étonnant.
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