Les jours gris défilent, se ressemblent, il n’y a rien à en dire d’autre qu’un effondrement lent là où je m’attendais à un choc des plus violents à amortir. J’ai même eu la pensée que choc il n’y aurait pas, tant ce que j’ai vécu en assistant à sa mort m’a laissée apaisée et flottante. J’aurais dû me méfier du flottant, c’est lui qui m’a eue (et je le pense en lien avec ce moment où je me suis fait bousculer involontairement là où j’aurais eu besoin de rester dans une bulle). J’ai décliné avec une certaine douceur, je n’ai plus parlé de ce qu’il s’était passé, je l’ai écrit avec encore plus de lenteur et c’est l’air de rien que le corps a pris la relève : aggravation de la hernie cervicale et bras gauche de plus en plus hurlant (surtout la nuit), infection urinaire (la fatigue) et une otite (trois semaines après la précédente). Pendant ce temps Kira a chopé une espèce d’état grippal sévère et LeChat légèrement (Chouette et moi observons de loin).
Lorsque je me suis rendue chez la doc (le 24) pour avoir un rendez-vous d’urgence, la secrétaire a regardé mon teint grisâtre et m’a dit « restez dans la salle d’attente je vous glisse entre deux patients » alors qu’elle était déjà surbookée et avec deux médecins sur quatre et que je n’avais pas encore formé les mots « infection » et « otite » (elle a fait une drôle de tête). Je n’en peux plus, je crois que là, ça se voit.



Tout de même, des choses notables :
21. Samedi.
Je l’ai oublié toute la semaine. LeChat me l’a rappelé pourtant, il m’a dit « Maintenant que l’enterrement est passé, tu te souviens que samedi… ? » Je ne me souvenais pas et j’en suis mortifiée. J’ai lancé une idée comme ça à lui offrir, les jours ont passé et nous avons manqué de temps et d’idées et finalement il m’a dit quelques jours après « on va prendre ce que tu as dit, c’est très bien ». Quand il est revenu à la maison avec l’achat, j’avais oublié de nouveau. De peur de passer encore plus à côté, je l’ai emballé tout de suite dans un tissu, ce qui était une bonne chose –je crois.
Hier soir, j’avais oublié. Il m’a dit « tu sais demain ? » Damned.
Aujourd’hui j’ai donc oublié que nous avions un cadeau, mais je me suis rappelée le plus important : Chouette a 14 ans.
Je n’ai jamais été autant à côté de moi qu’en ce moment.
(Au moins le choix du cadeau fut parfait, elle a choisi son restaurant, elle a fait du VR à la médiathèque, la journée était bien et je me suis reconnectée au concept d’anniversaire qui est du coup aussi un peu le mien).



Je pense que ce blanc systématique s’est installé sur l’appel que je n’ai pas pu passer.
Mes samedis ne vont plus être les mêmes.
Je n’avais aucune conscience de la place qu’elle avait prise dans ma décision de l’appeler toutes les semaines durant les six années précédentes, je n’ai pas su voir que sa voix allait créer un vide auquel il faudrait faire face ensuite, je n’avais qu’une vague idée assez grise de ce que sa mort balayerait. Alors que je sais pourtant, exactement, précisément, le vide intersidéral et impossible à combler que crée la mort, ce trou béant qui jamais ne se comblera, et malgré tout je n’étais pas préparée. Les bords deviendront moins coupants, je sais seulement ça, et je sais aussi que cette fois, par cet extraordinaire cadeau que l’Univers et ma grand-mère m’ont fait, ces bords sont relativement lisses et doux, qu’il s’agit d’un deuil apaisé bien que douloureux, aussi. J’ai la chance folle d’avoir été là, bercée par ces derniers souffles, moi-même accompagnée dans l’acte d’accompagnement au mourir.
Je suis triste sans l’être, il m’est impossible de décrire cet état, cet entre-deux de perte et d’apaisement.
Nous sommes provisoires.
22.
Lorsqu’elle appelle je pars marcher sous notre deuxième jour de soleil. Je lui raconte les tantes, les vols, les mensonges, je la fais rire avec le frère de ma grand-mère, je crois que je tais que je tombe avec un parachute – mais tombe quand même. Je tombe, je suis donc en lien avec l’enterrement. I guess.
Je tombe, et je ne sais même pas pourquoi.
Sensation de creuser un silence profond. Un océan.
24.
La doc me dit,c’est compréhensible que le corps prenne la relève, que ça n’aille pas bien, surtout pour une grand-mère, encore plus si elle a été une mère. Je le sais, mais quelque part j’entends que j’ai le droit de m’effondrer un peu, que ça ira. Habituellement je préfère que le corps gère seul ce qu’il déclenche, qu’il ait le temps de dire. La douleur, je ne gère plus alors tant pis il faudra autre chose, l’écriture peut-être.
Parce que je ne supporte pas les opiacés (je vomis à vouloir mourir et dans l’histoire c’est la mort qui domine), on tente la cortisone. Elle me suggère une minerve (j’en ai une) et quand je lui demande s’il y aura des séances de kiné elle a une grimace « honnêtement je ne le prescris plus dans cette pathologie. A moins d’en trouver un vraiment compétent loin, ici ils ne font plus du bon travail, ça ne sert à rien ». Je suis soufflée… et un brin désespérée, je ne veux pas envisager l’infiltration, plus jamais. Que va-t-il me rester ?
LeChat se lance dans les placards sur le papier, et j’abandonne l’idée d’avoir des portes en bois sur rail :
. très cher
. long et complexe à mettre en place
. risque que ce soit trop lourd pour moi à manipuler (maintenant ou plus tard)
À la place, de longs rideaux qu’il faudra laver souvent et qui laisseront passer un peu la poussière, aussi.
Tout n’est qu’une histoire de deuil. En fait. Et d’imperfections. Un équilibre entre nos envies, nos besoins et ce qu’offre la vie. Et la pauvreté (il va sans dire que l’argent pèse lourd dans la décision de rideaux plutôt que des portes).
25
Le rendez-vous IRM est calé entre mes deux voyages, me permettant même d’utiliser celui de la généraliste, déjà posé, pour la suite (pas de kiné, d’accord, mais quelque chose tout de même ?). Nous récupérons aussi les livres achetés par le Pass Culture en perdition, pour Kira, elle est ravie (mais l’ado en question agonise tranquillement à la maison dans une toux épouvantable, covid depuis lundi puisque finalement, c’était ça).
La minerve a disparu.
Je l’ai retirée, posée, invisibilisée.
J’ai envie de dire « de toute façon j’avais très mal avec », mais tout de même…
27
Chouette a été rattrapée par le Covid (hier) avec une fièvre très élevée (plus de 40° difficile à bouger) et une capacité amoindrie pour tout. Le soir, elle se relève en proie à des hallucinations qui la terrifient et me font rire nerveusement (c’est éprouvant de rire dans de telles situations, je me ficherai des baffes). Je peine à la calmer et elle n’ose plus bouger tant le moindre mouvement lui fait voir des auras et des ombres, elle pleure de panique et je garde mon calme. Je réfléchis qu’elle a très peu bu (il faut toujours la surveiller même hors maladie), dans l’après-midi je me suis agacée qu’elle prenne une gorgée seulement d’ailleurs. J’ai comme un doute qui se précise. Je lui fais boire un verre entier. Puis de nouveau dans les cinq minutes qui suivent. Puis un autre, un peu plus tard mais elle commence déjà à aller mieux : déshydratation, due à la fièvre et à sa gestion calamiteuse de l’eau.
Faites des enfants (vous pourrez compter sur eux pour vous faire très peur).
28
Je cherche toujours la minerve.
La maison est toute petite, ça n’a aucun sens d’y égarer quoi que ce soit. À fortiori simplement posé après un geste simple, je me revois la mettre vers le canapé, et elle est tombée exactement comme je le fais, finalement, entre des strates de vie et de mort non nommées.
Dans les backrooms.
C’est la 4ᵉ fois que je tombe cette fin de semaine, un vertige alors que je suis accroupie me fait tomber de nouveau sur le bras, celui qui me fait déjà si mal. Debout, j’ai le temps de me rattraper mais là… Cette fois je suis aux courses, ça ne va vraiment pas bien et lorsqu’on arrive à la caisse il y a une personne devant nous avec deux ados, à poser ses articles. LeChat me propose d’aller m’asseoir dans la voiture (il n’y a aucun espace prévu dans cette grande surface). À la caissière, au sourire doux et zen, je précise que je ne fais que passer et elle m’arrête, je dois faire le tour par l’entrée principale : c’est la règle. Nous sommes à l’opposé de cette entrée, à la dernière caisse, plus loin il n’y a pas. Et je me sens mal rien que de voir ce long chemin à parcourir, dans les deux sens, je n’y arriverai pas, j’ai le cœur qui bat trop vite. Je refuse en expliquant le malaise, elle me répond avec un sourire contrit qu’elle est désolée mais ce sont les consignes. Très gentiment je dis « non, je passe ici, désolée pour vous vraiment » parce que je comprends bien son problème de directive mais que le mien va être prioritaire sur cette règle stupide ; et je me casse. Avec la certitude de faire ce qui est bon pour moi, en cet instant précis.
La suite, c’est LeChat qui me raconte.
La caissière vérifie vite fait derrière elle qu’aucun supérieur ne regarde de ce côté-là et reprend son travail sans rien dire de plus. Elle a toute légitimité de râler un peu, d’exprimer au moins une inquiétude, mais elle ne le fait pas. La cliente devant nous par contre, se lâche, outrée et en colère : « je suis sûre qu’elle avait juste la flemme, elle avait l’air d’aller très bien » et pendant les CINQ MINUTES de sa présence en ces lieux, elle en a fait profiter tout le monde, c’était un scandale que je n’ai pas fait le tour comme demandé, « moi quand je fais un malaise j’ouvre une bouteille de coca et le sucre me remonte, je paye à la caisse, j’en fais pas tout un plat » et blabla.
Très amusé, lorsque cette femme est partie (elle en parlait encore à ses ados) LeChat a sorti à la caissière « ça va lui faire sa journée’ et ils en ont souri ensemble (merci à elle).
Sur le moment, moi, je n’en ai pas souri. L’opinion en soi de cette femme ne m’a pas atteinte, à refaire je recommencerai, et elle s’est surtout fait du mal à elle-même avec sa colère ridicule et sans fondement. Ce qui m’a rendue triste, c’est la proportion de personnes comme elle qui cherche à nuire à des gens qui ne leur ont rien fait. J’ai eu la sensation que l’état du monde venait de s’étaler monstrueusement à la caisse de mon supermarché : on est foutu, avec des gens comme ça, avec des personnes qui n’ont que la haine à offrir. Aucune chance de relever le débat, de prendre soin les uns des autres, d’éviter des guerres, d’arrêter les pesticides, de faire attention à la planète. De voter en conscience.
Je suis tellement lassée.
Lire les actualités en ce moment, me fait exactement le même effet que cette dame et arriver à la même conclusion.
L’humanité est globalement laide et me fait peur.
Prenez soin.
Je note (à distance de cette journée) que le négatif se propage à une vitesse effrayante par rapport au positif, que je n’ai retenu ce jour-là que la colère de cette femme et non la caissière très douce (et la conscience du fait n’y a rien changé). Que la noirceur gagne plus facilement.
Les actualités me font beaucoup de mal, je n’arrive plus à faire face.
L’humeur est couleur nuage.
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. Blog : Je déteste la coliorométrie, qui m’a fait sourire par le ton incisif et rire avec l’idée que décidémment, je n’y connaissais rien (et comptais bien restée inculte dans ce domaine). J’aime lire des articles lunaires (dans le sens, ce n’est pas ma manière d’évoluer dans le monde) ; et rester farouchement à côté.
. Art : un peu de street art
Artistes : Zag et Akhine
Photographe : Muriel Risch

. Musique : Dix jours de sons en boucle où j’ai tenté de faire front contre le monde
La dernière, je me sens exactement comme ça face au monde aux guerres aux autres au faschisme au désespoir de faire partie de ça, prise dans des fils inextricables et la musique des mains qui vont trop vite sur le clavier et frappe des murs et les fils emmêlés et plus jamais la sortie.
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