5. Et les jours qui suivent.
La douleur me rend folle, je me surprends à me balancer, comme si ça allait aider. Je me perds dans la musique, j’étouffe la souffrance avec Florence. Et puis je n’y arrive plus, Florence parle trop, j’écoute du piano, j’essaye de rester entière. Tout en moi tombe, je sens bien que ça s’effondre et je ne sais pas à quelle paroi me rattraper, c’est comment de chercher à se retenir à des lianes avec des mains douloureuses, est-ce que quelqu’un sait. Tout mon bras gauche me hurle dessus et je ne peux plus bouger sans crier, le CBD n’est qu’un vague pansement un peu bancal. C’est finalement l’oxygène qui me récupère et je ne peux pas l’arrêter sans voir revenir le pic, je le laisse toute la journée, j’ai mal mais c’est supportable ; je respire et je suis la tête prise dans un étau, un brouillard terrible. Impression d’être grippée, je suis sur le canapé dans un état second. J’entends dans mon oreille droite le flux sanguin frrrr frrrrr frrrr une vague, j’ai une vague dans l’oreille et un acouphène par-dessus, j’ai si mal à la tête, à droite. Surtout lorsque je me lève, la douleur à droite dans la tête est liée au frrr de l’oreille, elle vague, elle pulse, en même temps. Je dois couver quelque chose, moi qui me félicitais d’être restée en bonne santé tout l’hiver pour la première fois.
Je reçois l’appel alors que j’essaye de garder un pied sur terre – j’ai une tendance à la déconnexion, avec la douleur. Ma grand-mère a fait un AVC hier en fin de journée. Je suis soufflée, n’arrive plus à bouger. Impression de me noyer. Elle était assise sur son lit, elle attendait qu’une aide-soignante vienne la chercher pour le repas, elle était assise et elle a basculé, elle était assise et elle ne l’était plus, elle était assise et elle mourait des morceaux d’elle. Je faisais face à une angoisse terrassante alors qu’elle tombait de son lit. Je dessinais quand elle perdait son bras gauche. Je remontais quand elle sombrait. Elle a dû avoir si peur.
Le soir elle était capable de parler, le prêtre lui a demandé le nom de ses filles, elle les a dit lentement mais elle les a dit et étonnamment elle a commencé avec celui de ma mère. Trois mots. Il a récité des prières, elle n’a rien dit. La nuit elle a appelé sa fille, tante-marraine, trois fois. Le matin elle n’était plus consciente. Ou plus capable d’ouvrir les yeux. Ou plus de parler. Ou tout à la fois. Mais elle entend. Quand hier (le 6) tante-marraine lui a dit qu’elle partait (après quelques heures passées avec elle), ma grand-mère, de son bras valide, a attrapé la main de sa fille avant de lâcher, faute de force. Elle entend.
Ils lui disent, lui répètent, que je vais arriver.
Je suis terrifiée à l’idée qu’elle ne tienne pas jusque-là. Je suis incapable de prendre le train seule, de porter un sac, de partir sans l’oxygène que je ne pourrais pas tirer, je suis bloquée ici jusqu’à dimanche et je pleure par vagues. Je n’arrive plus à rien faire alors parfois je lis, j’accroche une vague de souffrance et je pleure et puis je retourne lire ce livre qui parle de deuils de manière tout à fait improbable : je l’ai commencé le soir de son AVC.
J’ai encore sa voix en moi qui me dit toute sa joie de savoir que nous venons.
Ma grand-mère se maintient, plus rien ne bouge, elle est à peine là mais elle s’accroche.
Hier soir elle a dit mon nom – ça m’a vrillé.
Ma tante-marraine me dit qu’elle m’attend. Je le crois.
Il m’a fallu la journée pour comprendre que c’était elle. La douleur dans mon bras, la douleur dans ma tête, les sons dans mon oreille, le brouillard. J’aurais dû comprendre plus vite, je suis lente, trop lente. J’ai fait le lien avec elle et la douleur a reflué, l’acouphène est toujours là mais moins fort, le brouillard n’en est plus un c’est sa présence seulement, je n’ai plus du tout mal à la tête, je n’explique rien, je ne comprends pas comment fonctionnent les énergies, je n’ai jamais compris, je me contente de saisir ce qui est là et de risquer de passer pour folle parce que la frontière entre les vivants les morts n’est qu’un fil très mince et que je le sais depuis que j’ai 6 ans. Peut-être suis-je folle depuis que j’ai 6 ans. Si les morts sont toujours venus me voir (pour S. j’ai su à la minute précise), c’est la première fois que la personne est toujours en vie, je tremble et je pleure, on n’est jamais prêt à perdre une personne qu’on aime même lorsqu’on sait la chose inéluctable.
On est samedi.
Je ne l’ai pas appelée.
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Non, on n’est jamais prêt à perdre une personne qu’on aime. Pensées pour toi. Pour que tu ai le temps d’y aller et de la voir. Pour l’attente loin, qui est une souffrance de plus.
Merci ♡
J’ai du retard en lecture de blogs, j’arrive que maintenant. Plein plein plein de pensées vers toi. Oui c’était elle, ton affreux malaise. Un jour si on se voit je te raconterai le départ de mes deux grands-mères, mes expériences étranges vécues et pourtant je suis hyper cartésienne…courage…bises…je lis la suite plus tard cause suis au boulot..
J’ai du retard dans les blogs, dans les commentaires… dans ma vie aussi je crois. J’espère qu’un jour tu me raconteras 🙂
Tu traverses une tempête c’est bien normal ce que tu ressens…bises😙😙😙