Près de la fenêtre je regarde la nuit et j’écoute le froid.
Ici, il fait du bruit.
– Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon
1
Je retrouve des mots anciens et j’ai l’impression de les lire pour ne pas les perdre de vue – puisque je ne les ai pas collés ici – ; je mesure le chemin parcouru en cinq ans, comme plus rien n’est à la même place. Parfois je me demande pourquoi j’écris et ce n’est pas la bonne question, elle manque de précision. Ça serait sans doute « qu’est-ce que j’essaye de rendre visible en écrivant ».
Le sais-tu, toi.
Et peut-être est-ce le chemin, ou alors toutes les moi qui deviennent.

Je relis, et peut-être que je le fais parce que je ne peux pas dire les autres mots, ceux confiés. Je crois que je vais poser au moins, ce que je lui ai dit à elle : ce n’est pas grave de ne pas aimer une personne de sa famille. Vous pouvez jeter la culpabilité (parce que la personne est aussi une personne bien, à côté de la personne mal) et accepter de ne pas l’aimer malgré tout ce qu’elle fait pour vous. Ce n’est pas grave si un enfant n’aime pas ses grands-parents et que la situation n’est pas rattrapable. Ce n’est pas grave si un frère n’aime pas une sœur. Et contrairement à ce qu’on nous inculque, encore une fois, ce n’est pas grave de ne pas aimer son père ou sa mère. On a le droit de ne pas aimer une personne, qu’importe le lien d’origine. Je vous promets qu’une fois qu’on a accepté ça, un jour deux chemins précieux s’ouvrent devant soi : fermer la porte pour toujours ou au contraire, se permettre un retour parce qu’on a eu/parce qu’on s’est donné la permission de ne pas le faire.
Un jour, Kira avait 7 ans, et elle allait très mal, ne supportait pas sa sœur, c’était compliqué et violent, un jour donc elle m’a dit tout bas « j’aurais voulu ne jamais avoir de sœur ». J’ai écouté ses larmes et ses mots, je lui ai dit, d’accord. D’accord tu as le droit. Alors encore plus bas elle m’a dit « je voudrais qu’elle soit morte ». J’ai pleuré à l’intérieur mais à elle j’ai dit d’accord. D’accord tu as le droit de ressentir ça et de le dire.
C’est la dernière fois de leur vie qu’elles se sont disputées (et ça, je ne m’y attendais pas).
Je crois, il faut savoir sortir des zones inculquées. Et de la culpabilité associée.
Écouter. Se permettre.
Chercher le sens.
– on aime beaucoup plus fort, après.
Je prends une décision, sans en réaliser les contours, sans en voir les conséquences, juste parce qu’elle me parait pertinente pour aider. C’est LeChat qui me dit « en l’accueillant, tu risques ta relation avec mes parents ». En effet.
Un désastre à venir, à moins de la jouer fine…
Le soir je cuisine un palak paneer et si ce n’est pas exactement comme dans mon souvenir –imprécis par les années – le plat est pourtant agréable. Les filles par contre, ne sont pas convaincues.
2
Chouette a cherché une recette qu’il lui plairait de faire, c’est un (nouveau) challenge : les filles cuisinent une fois par semaine, secondées par un adulte. Et elle a décidé de cuisiner chinois – j’ai un livre très beau de cuisine chinoise végane.
LeChat et elle nous ont fait un plat de nouilles incroyable gustativement, pendant que je ne faisais rien d’autre que regarder un épisode de Game of Thrones avec Kira. Un pur délice (mais bien trop gras, plat à adapter).
Tante-marraine m’appelle, elle a libéré une soirée « sinon on ne va pas se voir du tout » : nous sommes invités à manger le dimanche soir chez eux. J’avais espéré que cela n’arriverait pas, je vais m’y égarer.
Je crains une catastrophe, mais limitée un peu par la présence de LeChat… je croise.
3
Je reprends la couverture du carnet et j’ai la sensation de me cacher moi, je couvre le livre d’une feuille cartonnée, puis de compresses stériles, et enfin de tissu. Je le recouvre d’un tee-shirt que j’aime profondément mais désormais trop vieux pour être porté : il se troue partout. Une manière de le garder un peu avec moi, alors.
Arriverai-je à poser un article.
Qu’est-ce qui vous fait croire que la créativité
peut encore l’emporter
face au désastre ?
–
Augustin Trapenard
Conversation
Mes cheveux sont lâchés, ce n’était pas arrivé depuis fort longtemps.
LeChat : _ Tes cheveux sont magnifiques, tu te coiffes différemment en ce moment ?
Moi _ On peut dire ça… Je me coiffe.
(Quinze jours que je les attachais sans passer un coup de peigne, bon)
4
Il pleut, est-ce qu’on mesure comme ici c’est improbable, toute cette pluie. La terre se noie. Le village a un gros nuage sombre juste là un peu au fond, juste après ses maisons, on se croirait à la montagne, je peux tromper mon cerveau et lui dire « j’habite à la montagne » c’est merveilleux
– est-ce qu’il peut pleuvoir sur un nuage.
Je résilie Spotify, qui me répond en chanson (j’adore l’humour derrière) (par contre le choix musical est horrible) :
« If you leave us now, you’ll take away the biggest part of us »
Si vous l’ouvrez sur Spotify, vous verrez apparaitre les titres.
Attention, ces personnes peu charmantes suppriment les comptes des mineurs au moment de la résiliation, il faut le savoir. Partir proprement en détruisant derrière soi c’est bien, mais je préfère maitriser ce genre de suppression… (en l’occurrence, on n’avait pas rentré les vraies dates de naissance, nous ne sommes pas concernés).
L’angoisse monte – et cette fois je sais les raisons, un mélange de la conversation de ce matin qui a fait remonter les manipulations de S. et du week-end qui arrive et m’inquiète. J’attrape une feuille et je ne regarde pas ce qu’elle a été, je la prends comme on se saisit d’une main, sans réfléchir. Le crayon est de la même vaine, je prends ce qui est là, sur le bureau à trainer. L’erreur est double, donc. Triple si on considère que je n’ai pas tenu compte des points de colle adhérents à la feuille et que je dessine autour comme si ce n’était pas important, ces petites bulles blanches – mais rien ne nous oblige à être désagréable.
Donc. Je suis hyper angoissée, je pars avec l’idée que je ne sais pas dessiner un visage, l’écriture derrière la feuille se voit, le critérium est trop dur (je vais changer de crayon en cours de travail), et de la colle constelle sa joue comme des étoiles dans un ciel couvert. Tout pour un fiasco programmé.
Je cherche rapidement sur Pinterest un portrait, pas plus de quinze secondes, et je reproduis le front, le nez, les lèvres, ça ne lui ressemble tellement pas. Il n’y a pas si longtemps j’aurais jeté en me disant que c’était moche, que je ratais. Comme toujours. Cette fois je m’attarde sur les ombres, le caractère, la présence et un visage ressort, une personne émerge. Je ne sais pas si je sais dessiner, si l’on peut dire ça, par contre je sais que je peux dire, j’ai progressé.
– je ne sais pas comment elle s’appelle.

Musique accompagnant les coups de crayons, en boucle
. Je te vois enfin – Christine and the queen, Rahim Redcar
. What feels like eternity – Metric
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Je crois que c’est un chemin l’écrit, oui. Il nous permet d’y voir un peu plus clair.
C’est vrai qu’on n’a pas d’obligation d’aimer l’autre de sa famille. Une personne a dit ça à ma mère au décès de ma grand-mère et je crois que ça l’a soulagée un peu, que quelqu’un lui laisse la place pour la non culpabilité.
J’aime les détails de ce portrait – et bravo d’être allée au delà de tes peurs, de ne pas avoir abandonné.
C’est si important en effet, pour ne pas culpabiliser ♡
Merci 🙂 j’apprends de plus en plus à aller plus loin