Je ne sais pas, non, ce que je fais. Parfois, j’aime ne pas savoir.
Alors je mélange les jours dans la musique, je tente toute la semaine un collage qui ne veut pas venir j’essaye des morceaux et des couleurs mais ça ne veut pas, la boite à livres de mon village a disparu, j’écris un message à ma tante-marraine pour lui dire que c’est non (et pour couper court aux questions qui risquent de me sauter à la gorge, je dis « pour de multiples raisons » et ça fonctionne étrangement) mais que nous viendront en janvier ou plus tard, je n’ai pas dit qui était le « nous » mais LeChat sera mon bouclier servant, après plusieurs tentatives vaines j’accepte de ne pas utiliser de couleur dans le collage et de passer au noir puisque rien ne veut être d’autre, j’ajoute un rouge devenu noir un rouge proche du noir un rouge qui assombrit – un rouge pour conserver la couleur de la dernière fois – un rouge pour ne pas davantage enfoncer cette page que je ne comprends pas, je pars marcher chaque journée ensoleillée, je m’occupe enfin de la carte MDPH de Kira, des factures salées arrivent dans la boite aux lettres, je mets du noir partout, je décline l’invitation pour Kira pour le Nouvel An pour une basse histoire de trains qui roulent sur leurs tarifs exorbitants, dans une boite à livres ailleurs je trouve un magazine à découper, je dors peu, je trace à la craie au feutre au tissu à la colle aux ciseaux au crayon au sticker à la laque je dis tout en noir et j’écris en blanc, il y a 400 € de trop sur la paye de LeChat qu’il signale tout de suite (parfois je crois que nous sommes trop honnêtes pour ce monde), la nuit s’est déployée je rajoute une feuille entre les pages sombres et dessine un chat noir aux yeux rouge ce qui équilibre avec une certaine blancheur bienvenue, je lis et Margaret Atwood est née.
Le vent ne souffle plus.
La pluie est revenue, je reste tout au fond de moi.



Mercredi 3 – [TW mort]
Je vais à la fripe avec Mélusine, sa nouvelle voiture est un bateau naviguant sur les routes. Elle est tombée la veille, elle boite légèrement mais elle va bien, elle va comme une personne qui a un chat. Son chat, dans ses pieds. Il y a toujours un chat dans les pieds des dames âgées. Elle me raconte sa chute, puis celle de sa voisine (qui est la mienne aussi, mais de quelques pâtés de maisons). Du malaise vagal qui l’a menée à l’hôpital qui l’a gardée pour observation, suivi du deuxième qui la tuée, hématome au cerveau dans sa chute – plus rien à observer. Lui, il a la maladie de Parkinson, lorsqu’on a vu l’ambulance lundi nous avons pensé que c’était pour lui, mais on devrait le savoir, ce sont les aidants, toujours, qui partent en premier – l’épuisement.
Soudain le local déborde, nous sommes six, tout le monde parle et personne n’écoute je crois. Alors qu’elle discute avec Coline, Hirondelle a soudain les larmes aux yeux, Coline s’échappe pour discuter avec Momie, Hirondelle accroche mon regard et je viens l’écouter sur sa détresse parce qu’il faut absolument quelqu’un. Étonnant ces chaises musicales, comme tout le monde fuit dès qu’une personne ne va pas bien. Je l’écoute, elle pleure, et puis elle reprend le travail avec un peu moins d’eau dedans.
–
J’oublie quelque chose.
il y a comme. un souvenir. qui toque. à la. porte.
je n’accroche. à rien. je cherche.
– j’oublie.
Vendredi 5 – révélation
J’en apprends encore, et cela a le don de m’étonner.
Je savais le geste non prémédité, que c’était venu comme ça. Mais pas ce qui avait précédé.
C’était il y a vingt ans, mais le 3 décembre. J’étais de toutes les soirées organisées par le plus jeune frère de Blanche, j’y étais à la demande de Blanche évidemment, et ce soir-là comme tous les autres, on dansait beaucoup et certains buvaient davantage, quand de mon côté je dansais peu et buvais encore moins – l’équilibre.
petit aparté
Des soirées où venait également F*****e, un dessinateur connu désormais, mais que j’ai perdu de vue (je ne suis plus sûre d’avoir encore le dessin où il m’avait représentée avec une tarte au citron pour un anniversaire, il faudrait que je cherche).
Époque où j’avais croisé également son ex L****l, également illustrice connue, mais on s’est détesté mutuellement ; moi parce qu’elle m’avait critiquée ouvertement, elle je ne sais pas ce qui a coincé, bref, nous n’étions pas des amies (on s’est contentées de manger l’une à côté de l’autre au restaurant, à la même table, et ça a suffi pour qu’on se fasse une idée l’une de l’autre, elle était désagréable). On ne peut pas plaire à tout le monde, et dans notre cas ce fut réciproque.
Et donc, ce soir-là, j’ai commencé à fatiguer de danser-discuter et j’ai voulu m’asseoir. Il n’y avait plus de place nulle part et il m’a fait signe de me mettre sur ses genoux, tout en continuant de discuter avec le petit groupe que nous étions. Je me suis assise, sans arrière-pensée aucune. C’était déjà arrivé avant. Ça avait toujours été entre amis. Un an que nous parlions, allions beaucoup au cinéma, discutions de tout et de rien, que l’amitié s’installait, très forte, qu’il avait des petites amies, que je sortais de mon côté avec B. (ami de F*****e d’ailleurs) avant de rompre parce qu’il ne savait pas où il allait, ce mec. Pas du tout. Il m’avait invité à un dîner avec sa grand-mère puis avait rétro pédalé mais sans me prévenir (la peur), puis avait couché avec son ex (la peur) ce qui lui avait valu d’être mis à la porte par moi (le soulagement. Ou la peur). Je crois qu’il ne savait pas prendre une décision ou ne s’y tenait pas, je n’ai jamais su pourquoi. Il ne parlait pas assez, je crois que c’est ça qui n’allait pas (mais il cuisinait divinement).
Et donc, la soirée, la fatigue, l’ami, les genoux. Nous sommes tous en train de parler assez fort pour couvrir la musique, quand il se passe quelque chose d’étonnant. Sur ma main, de toutes petites caresses. Anodines mais présentes. Anodines mais étonnantes. Je ne sais pas si elles sont anodines. Il ne se passe rien de plus, absolument rien, et lorsqu’on se quitte il n’y a rien de plus que l’habituel bise. Anodines, d’accord.
Mais le dimanche, le 4 décembre, sur MSN, je reçois de sa part une demande pour aller au cinéma voir Harry Potter et (alors que nous avions été à beaucoup de séances lui et moi, déjà, qu’il n’y avait rien d’étonnant ici) j’ai pourtant la certitude que devant moi se dessinent deux chemins : je dis oui et on sort ensemble, je dis non et ça s’arrête là. Je réfléchis intensément à ce que je souhaite. Et puis je me dis qu’on verra bien et j’accepte. Depuis nous en avons parlé et nous avons discuté du fait qu’à cet instant précis, nous savions tous les deux ce que nous faisions, c’est en conscience que nous avons emprunté un chemin qui brillait plus que l’autre, je crois.
Le lundi 5, nous sommes au cinéma et quelque part vers la scène où ils sont tous au bord du lac et où ils vont sauter dans l’eau, juste là, mon esprit se déconnecte du film : il a pris ma main.
Tout ce que nous avons fait dans cette salle, c’est nous tenir la main.
Ni l’un ni l’autre ne sera en capacité de parler du film ensuite, jamais. Nous n’avons rien vu.
Nous sommes sortis ensemble il y a vingt ans, c’est pourtant aujourd’hui que j’apprends qu’en fait, le samedi, il avait fumé un pétard offert par un collègue, suffisamment léger pour que je ne remarque rien, suffisamment fort pour que cela lui permette de se lancer (alors même qu’il n’y avait rien de prémédité, cela s’est juste fait). À quoi ça tient, la vie.
– un grand timide, LeChat.
Samedi 6
C’est fulgurant, je saisis comme ma grand-mère reste bloquée sur cette problématique qu’est ma mère, et que d’un certain côté ça soigne l’enfant en moi. Juste un peu. Je veux dire, c’est trop tard j’ai été abîmée, mais maintenant quelqu’un se pose des questions et c’est toujours mieux que le déni en cours de l’autre côté par ses autres filles ; un déni mitigé par des phrases telles que celle-ci « oui enfin c’était D., elle était ce qu’elle était » qui est sensé tout dire et en réalité ne nomme que le silence. Alors je prends celles de ma grand-mère, même si elles sont en boucle parce que c’est une vieille dame et qu’elle se perd dans des pensées qui se figent à des instants précis.
Et donc ce matin elle me demande « mais enfin pourquoi tu es partie à Montesson avec D. » et je n’ai qu’un pauvre je ne sais pas à répondre, on n’enlève pas comme ça une enfant à sa mère. Il a fallu qu’elle me le répète une deuxième fois pour que je comprenne qu’il lui manquait un lien : « mamie tu sais, c’était ma mère, c’est pour ça que j’étais avec elle ». J’entends le soulagement dans sa voix, la connexion qui revient entre ses pensées. C’est dur de vieillir, je crois qu’on ne le réalise pas, qu’on entend souvent les voix des enfants-adultes dire comme c’est dur de les voir vieillir et perdre des souvenirs, mais non, on ne réalise pas comme c’est dur d’être très âgé et d’oublier, parce qu’il y a ce vide, cette sensation de souvenir-fantôme, un tiraillement infernal comme une souffrance. Un nerf qui vibre dans une béance.
Alors je le dis, et le dis encore, je le répète, j’inscris une lignée. Toutes les semaines, D. est ma mère et je suis sa fille.
Toutes les semaines, j’ai une mère.
Et parfois je songe que. C’est à moi que je le serine.
Et puis. C’est là, au téléphone avec elle, complètement incapable de dire si ça fait deux ans ou si cela fait trois ans, mais tout de même je me souvien enfin, c’est là oui que je sais ce que j’ai oublié le 3.
La mort de sa fille.
– ma mère.
..
Et je saisis soudain pourquoi ce noir dans le carnet, lui et seulement lui, je me suis fait traverser malgré moi.
Non en effet. Je ne sais pas toujours ce que je fais.
Partages
. Musique : j’ai découvert ce dimanche, l’artiste Neniu. Je suis passée en mono-écoute et je passe depuis en boucle l’album Les ailes. Je m’observe. J’ai de plus en plus de phase « un album » ou « une série », je creuse ma musique je creuse mes lectures je creuse les collages. Je ne sais pas pourquoi en ce moment c’est si visible, mais je me vois changer, être obsédée par une chose ou une autre – peut-être, je n’avais juste jamais fait attention à ce trait de caractère chez moi. Je crois pourtant qu’il y a quelque chose qui a changé en moi, quelque chose que je me permets, peut-être – devenir moi.
Ici la musique est assez simple, les paroles sont poétiques et simples, le rythme est entrainant et… simple. Ne me demandez pas pourquoi j’aime, c’est la faute de mon cerveau (ça me passera dans quelques jours).
. Youtube : Il faut vraiment qu’on parle de Hachette et Bolloré, de Margorito.
Je crois que ce que j’aime le plus chez cette youtubeuse, au-delà des thèmes, c’est la mesure dont elle fait preuve. J’aime l’écouter relever le niveau du débat.
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Je comprends pour la chanson. Il y a quelque chose dans le rythme et les mots.
J’aime bien tes créations – je crois que quand on crée ça parle aux autres de plein de façons différentes, on dit plein de choses sans toujours savoir quoi.
Oui je crois qu’on ne peut pas imaginer ce que c’est que de vieillir – je m’en rends compte avec ma grand-mère qui, quand je lui montre des photos, ne sait plus, et cherche presque jusqu’à l’épuisement qui est qui et pourquoi cette photo là. Et quand j’essaie de lui dire que ce n’est pas grave, elle ne veut pas lâcher comme si lâcher un fil c’était accepter quelque chose qu’elle ne peut/veut pas voir.
Merci 🙂 J’aime beaucoup les échos que ça crée !
Je crois que c’est terrifiant, l’oubli. C’est important de trouver les bons mots, les bons liens, ce qui va pouvoir recréer une filiation entre les photos et la personne dont la mémoire défaille. J’ai appris à faire attention à ne pas lancer certains sujets de moi-même, pour être sûre de ne pas la mettre en difficulté, du coup. Pas facile… je compatis pour ta grand-mère <3
« Sa nouvelle voiture est un vaisseau navigant sur les routes ». Mais j’adooore !
Tes collages noirs sont puissants. Tu m’étonnes que tu n’aies pas pu mettre de la couleur vers cette date. Des fois y a des trucs qu’on a sous le nez et on veut pas voir et y a rien qui vient comme on voudrait mais c’est là et c’est beau. Et puis paf on pige. Puissance du collage qui vient parler de nous et nous parler à nous. J’espère que ta semaine est bonne. Des bises !
Sa voiture est atrocement immense ‘_’ (elle me fait flipper, elle ne sait pas la conduire).
Puissance du créatif et de l’inconscient qui nous traversent encore et encore. Je trouve toujours ça impressionnant ^^
L’inconscient qui ne veut pas de couleur pour ce jour-là…
Trop chou l’histoire du cinéma <3
<3
Non, mais ce « petit aparté », les caresses sur la main… <3 <3 <3