Paris.
Depuis les profondeurs, j’entoure les doigts de mes gants de liseuse1, je contiens la douleur contre le tissu noir plus autant serré sur certains endroits. Il faudrait que je les fasse refaire mais ils tiennent encore parfaitement aux coutures (d’accord, je coupe parfois quelques fils). J’anticipe comme ça va m’épuiser, me déplacer loin, les mesures au millimètre, les discussions sociales, recommencer ce qui aura raté et donc reprendre les mesures au millimètre et donc me redéplacer, j’anticipe et je ne fais rien par abandon pur. Je crois me souvenir que j’ai le droit de faire refaire une paire une fois par an – ils en ont presque dix. Le trou de la sécu, ce n’est pas moi – j’ai conscience d’avoir un truc à travailler sur la prise en charge de ma santé, système défaillant.
Je tiens la douleur à distance. Je les enlève pour tourner les pages d’un livre, tenir une fiole d’encre, manger. Et puis je les remets, ça aide. J’achète une encre grise aux paillettes dorées à L’écritoire et une plume fine (qui ne fonctionnera pas, et pas l’énergie d’y retourner), un livre d’aquarelle sur des maisons dans une librairie asiatique, je résiste et repose leurs carnets magnifiques (c’est un crime de ne pas les adopter). Dans le même quartier mais pas le même jour, on entre dans un salon de thé rose girly, on fait la queue une minute avant de se regarder et de repartir, l’Hanami Tea ne nous fait pas envie, entre les couleurs des pâtisseries, de la salle et le bruit épouvantable – trop de monde, nous disons nous. Argument qui ne tient tellement pas lorsque nous entrons au Shodai, que nous sommes dehors les premières minutes, qu’on s’obstine à rester sans savoir pourquoi, et qu’on attend une demi-heure avant d’avoir une table. Je n’ai aucune idée de ce que je veux dans ce méli-mélo de saveurs qui pour beaucoup frôlent le chimique d’un laboratoire non sécurisé, mais avec une certaine qualité esthétique de l’image, il faut le reconnaitre. J’opte pour un carré étrange. Alors que la serveuse est en train de repartir, je lance l’habituel itadakimasu (qui a remplacé chez nous, le bon appétit traditionnel essentiellement par beauté de la langue mais aussi pour le contraste, le remerciement envers le cuisinier, la reconnaissance du travail), elle se retourne et éclate de rire, elle me regarde droit dans les yeux pour la première fois (elle court dans tous les sens et n’a pas une seconde à elle). Est-ce pour cet instant ? Lorsque Blanche lui demandera si les boites (entourant la pâtisserie) vont être jetées (oui) et si on peut les emporter (oui), elle reviendra avec des couvercles dont nous ne soupçionnons pas l’existence – nous y avons gagné des boîtes de rangement.
En attendant, le thé noir au gingembre est délicieux, la pâtisserie à la châtaigne et au matcha est sympathique (sans être une révolution gastronomique). Blanche par contre raffole de la sienne, à la mangue.

Nous sommes placées dans un renfoncement de deux tables en même temps qu’un couple américain, ils viennent de Floride et nous nous parlons comme nous pouvons entre notre pauvre anglais à toutes les deux, des gestes et même Google Trad lorsque j’atteins ma limite de frustration (***** de cerveau épuisé) parce que soudain, je ne sais plus retrouver le mot « ramdom » et que l’aléatoire se doit d’être dit absolument. Ils sont adorables, c’est un plaisir de discuter. Et je ne comprends pas comment je peux être si peu sociable dans ma langue et si ouverte dans une autre. Le peu d’enjeu, peut-être, ou alors je ne suis plus autiste en anglais – j’ai le droit, I guess.
Je lui offre son livre, avec pour consigne d’attendre mon départ pour le lire (sinon jamais je ne la revois). Évidemment elle n’en tient aucun compte, lit les premières lignes devant moi et le referme à regret. Elle le lit bien sûr, le soir même, une fois que je lui dis bonne nuit et peine à être raisonnable pour dormir. Elle est tellement happée, lorsqu’elle va voir sa coach de sport, elle prend son livre entre deux exercices. Je. Ne. Suis. Pas. Responsable.
Mark Lawrence, par contre…





fissure
la réalité
Entre deux sorties sur Paris, je suis allongée et l’oxygène me sauve de l’apathie, je vais partout où elle le souhaite, partout où j’ai sélectionné des endroits où être (choix aléatoire effectué durant l’année), il faut bien vivre l’instant – ce n’est pas négociable. Un matin j’achète un gros tube d’acrylique argenté et à la caisse la cliente devant moi me montre le sien, qu’elle a posé elle aussi sur le tapis et nous parlons créatif argile couleurs, c’est fou comme c’est beau ces petits liens improbables qui se dessinent au hasard. Un autre jour, le caissier bloque sur le sac Basic Fit de Blanche sans qu’elle le voie, je ris toute seule, il finit par oser un « c’est vous qui l’avez décoré ? », c’est elle. La dentelle les fils le noir le blanc c’est elle. Petit instant de douceur suspendue.
Le 10 novembre, je perds pied alors que je suis seule et sans aucune raison précise. Je me met à me répéter en boucle « quelque chose ne va pas » à la limite de la panique, à s’installer avec violence, angoisse dévorante, avant de réaliser, comprendre, reprendre pied. Ce n’était pas « quelque chose » mais moi. C’était moi, je n’allais pas bien, et tout mon corps me le disait. Je ne m’écoutais ni dans la douleur ni dans l’épuisement, ou alors mon inconcscient revenait me dire que je repoussais le travail, qu’importe. J’ai entendu. Je n’ai juste pas compris pourquoi là, à cet instant précis, j’avais déraillé – peut-être parce que justement, j’étais seule et sans rien à faire de précis.
Mercredi après-midi, nous emmenons les enfants tous les enfants c’est-à-dire les trois et Blanche reste chez elle pour un rendez-vous important qui ne va finalement pas exister. Je tente comme je peux d’aider Lutin.e, à savoir, pas exemple, en le faisant asseoir dès que c’est possible, mais une fois c’est Kira qui se sent mal et que je priorise, je le vis mal de ne pas pouvoir sécuriser les deux. Lutin.e boite, souffre dès qu’il marche. Personne ne sait dire pourquoi, peut-être un fond de SED puisque souvent, l’autisme et le SED sont liés ? LeChat n’a rien vu, concentré sur d’autres choses – je ne sais pas toujours comment il fait. Pour ne pas voir. Peut-être que j’aimerais.
Le ciel est étrange, il floute les frontières du regard. Comme une peinture où l’eau aurait coulée, le résultat est hasardeux. Il s’étend du blanc au doré en passant par tous les gris existants, est-ce qu’il sait comme je suis perdue et comme je donne le change ? Je montre les feuilles des arbres, le rouge de l’automne, je m’extasie sur un escalier frôlant l’urbex, je crois que j’essaye de faire pétiller la sortie pour l’ado.e qui n’est pas le mien, lui dire que la beauté est là, même quand il fait noir gris virant au doré. J’arrache des photos sans cadrer au ciel, aux feuilles, aux bâtiments, j’ai mal et je fais un peu n’importe comment, j’attrape par erreur Lutin.e sur ce que je pense être un contre-jour mais mon téléphone ne les gère pas et c’est lui que j’ai, un regard puissant, une posture interrogative triste d’une beauté folle. Ma première véritable photo de lui depuis tellement d’années, prise sur le vif. Je regrette avec une tristesse agacée mon appareil photo que je n’aurais de toute façon pas pu porter, il est à 768 km, je savais que je le regretterais.
Plus je fais des photos, plus j’entraine Lutin.e, il sort son téléphone et attrape cet escalier, ces feuilles, ce rouge, le décalage entre la réalité et le jeu est minime. Nous jouons, d’ailleurs. LeChat stresse, il cherche les baleines, je communique la joie – je ne lui suis d’aucune aide.









On a finalement trouvé le lieu : j’ai accepté de sortir de ma posture de photographe entrainante, j’ai demandé à un mec hilare qui m’a dit de suivre les dessins au sol, LeChat a râlé qu’on en venait mais j’ai persisté à vouloir faire confiance et on a trouvé le panneau à côté duquel nous étions passés, puis l’escalier, et enfin les portes du cinéma. Nous ne pouvions pas le voir, dans ce sens-là. La géode, ce truc visible de si loin qu’une fois qu’on y est, on ne voit plus rien.
Le film me met les larmes aux yeux, nous les humains on détruit vraiment tout ce qu’on approche, on détruit des enfants des femmes tout le vivant et sous mes yeux, des baleines maigres meurent de faim dans l’océan. La note positive sur laquelle nous terminons ne me le retire pas de la tête. On détruit.


Au retour nous passons devant la librairie de La Villette et je ne peux m’empêcher d’y rentrer, de m’y ancrer. C’est une bouffée LGBT. D’abord, je suis quasi sûre que la vendeuse est concernée, mais c’est bien après que j’additionne les signes, des badges à vendre, LGBT et contre le RN sur une planche en liège, un arc-en-ciel discret sur un panneau, les choix éditoriaux des livres, tout converge. Je tombe sur les Mémoires de Margareth Atwood, feuillette, accroche sur des phrases qui me font rire, j’ai perdu à l’instant où je suis entrée : encore un livre acheté.
Je crois que j’ai enfin une pile à lire qui me connait.
LeChat me demande, « tu ne pourrais pas le trouver (et je crois qu’il va dire « chez nous » mais il dit) en liseuse ? » comme si le papier était remplaçable : parfois, il ne l’est pas du tout et ce n’est pas explicable.
Un soir, nous nous installons tous les trois – les adultes – à la table basse, une branche entre les mains. Elle me montre comment utiliser le pistolet à colle, je brûle ma peau dans un moment d’inattention, un doigt, je découpe au coupe-ongle la colle figée insupportable. Je tourne la baguette, colle, peint, ajoute, je la pensais blanche et rouge, je passe tout au noir et rouge sur une intuition, les perles blanches noircissent, le fil également. Je crois qu’il faut toujours suivre ses doigts. À la fin, j’ai ma baguette de sorcière.





Les douleurs aux mains me ralentissent beaucoup, mais je m’obstine en douceur, je ne peux pas toujours passer à côté de l’instant présent, c’est usant d’être en dehors tout le temps. Et puis, autre chose se joue : je ne veux pas donner à la douleur (ou à l’inconscient ?) la possibilité de m’empêcher de créer, je me sens libre, sans peur de rater ce que j’ai entre les doigts et ce n’est pas souvent. Aucune petite voix ne vient interférer, personne ne me dit que c’est moche, ou que je ne suis pas capable, comment écouter la douleur dans ses conditions ? J’ai besoin d’appuyer cette première fois silencieuse et de créer, libre.
Lorsque je termine ma baguette, je ne suis plus capable de rien, la douleur a pris le dessus et je sais m’arrêter ; je laisse Blanche et LeChat continuer à s’amuser et je les regarde, elle se fait un bâton oiseau, il crée une araignée.
⚠ Photos d’araignée en bois (très réaliste) (cliquer) ⚠

Elle est faite de branches et de coques de noix, le tout tenu par le pistolet à colle. C’était impressionnant de le voir monter la bête, élément après élément.
Elle a fait quelques jaloux. Océane la voulait chez nous, Blanche la voulait chez elle. Sur un chapeau noir de sorcière, elle était absolument parfaite, hyper flippant. Mais je ne sais pas si quelqu’un pense pouvoir se mettre entre une araignée et Kira, même émettre l’idée est impossible. Nous l’avons emportée avec nous, par le train, sans casse.


Un matin alors que nous cherchons la sortie dans l’immense parc de la Légion d’honneur (nous n’aurions même pas dû être là, encore un instant de hasard), je m’arrête pour écouter puis regarder des perruches vertes à collier, elles semblent très énervées. Les arbres sont immenses, aux couleurs de l’automne et très étonnamment elles arrivent à être peu visibles, à se fondre dans les feuilles. Sans leurs cris, je n’aurais pas su qu’elles étaient là. Et puis mon regard accroche une boule marron, l’idée me traverse qu’il y a une poule là-haut aussitôt virée par un rapace mais non, aussitôt virée par… un écureuil ! Ce qui énerve tant les oiseaux, c’est lui. Et il s’en fout c’est incroyable. Lorsqu’elles lui foncent dessus il a un sursaut et se décale. C’est. Tout. J’admire. Ce manège dure bien dix minutes avant l’abandon des perruches. L’arbre, absolument semblable à tous les autres autour, lui appartient pour un temps indéterminé.







Le jour du départ je m’effondre de fatigue et de douleur, je ne suis plus capable de rien, j’ai trop tiré sur la corde. LeChat me fait mon sandwich, s’occupe de la fin des bagages, réunit ce qui est à nous, il gère et je regarde, inquiète du voyage à venir.
Une femme en diagnonale de moi, file sa laine au fuseau. L’improbabilité de cet instant – la magie. Incapable de sociabiliser, j’attends lâchement qu’elle pose son ouvrage, s’endorme, pour la photographier à l’arrache.
Dans le train je n’arrive pas à lire, je ferme les yeux.
Les parenthèses se ferment trop vite.

- Référence à La Passe-Miroir, tome 1 : Les fiancés de l’hiver (depuis ce livre, Blanche les appelle ainsi) ↩︎
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L’horreur existentielle de l’usine à trombones, de Ego.
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Je ne regarderai pas en entier, c’est absolument certain, et je ne sais pas quoi faire de cette histoire d’usine à trombones. Je me sens très, très fatiguée et perdue, d’un coup 😉
La vidéo prend tout son sens en entier 🙂 (si c’est la vidéo que tu ne regarderas pas en entier)
Mais c’est impossible. Je ne peux pas regarder 38 minutes de création de trombones, sur une interface minimaliste qui plus est. J’ai l’impression de passer à côté du sens de la vie, du coup 😀
Je suis obligée de te dire que je viens de piquer le plus gros fou-rire que j’ai eu depuis longtemps 😀 (je ne sais pas pourquoi ça a déclenché un tel rire mais voilà XD XD XD )
Je te jure que la suite est passionnante (ou inquiétante, ça dépend le point de vue), mais si tu t’arrêtes là je vais quand même rester ton amie c’est promis aussi XD
(en vrai, je ne m’attends pas à ce que les personnes cliquent sur tout ce que je poste)
(merci pour le fou-rire XD )
Moi je vais cliquer et regarder ça m’intrigue de trop mais pas de suite, j’ai pas 40 minutes, enfin si mais j’ai comme la sensation que si je regarde maintenant, je vais tomber dans une sorte de puits sans fond…
Prends le tranquille, c’est sûr 🙂 (ou oublie-le ^^)
Elles sont belles, les rencontres éphémères qui émaillent ton séjour parisien. Il y a une vraie joie parfois aux interactions courtes, quand surgit une connivence qui ne demande pas à être entretenue. Juste des possibles qu’on laisse là, qui ont le mérite d’exister.
(Pour l’anglais, je comprends complètement — ça libère d’être excusé par la langue qui n’est pas la nôtre.)
J’adore les relations éphémères, aucun enjeu, je peux être moi-même. Il est possible de créer une connexion qui sera peu fatigante parce que courte, justement. Peut-être qu’on devrait aborder plus ou moins toutes les relations ainsi ^^ (avec liberté).
J’adore le coup de ne pas être autiste en anglais ^^ même si je ne sais pas si c’est réellement possible 🤔 en parlant d’autisme, est-ce que je t’ai déjà parlé de Daniel Tammet ? j’ai lu son livre Embrasser le ciel immense et j’avais vraiment trouvé ça puissant
Trop chouette l’atelier baguette ! (sauf pour la colle sur le doigt – of course)
Ça m’a amusée de l’écrire ainsi, mais en réalité ça m’a fatiguée d’avoir cette sociabilité-là (comme les autres en français), la différence c’est qu’il n’y avait pas de gêne, pas de difficulté de parole, je crois que c’était comme un jeu. Donc « facile ».
Non, nous n’en avons pas parlé. Je n’ai pas lu celui-ci, mais j’ai lu « Chaque mot est un oiseau à qui l’on apprend à chanter » et « Je suis né un jour bleu ».